November 2021

Accuracy Talks Straight #3 (FR)

Pour notre troisième édition de Accuracy Talks Straight, Frédéric Recordon fait le point sur la crise sanitaire en Chine, avant de laisser Romain Proglio nous présenter Amiral Technologies, une start-up spécialisée sur la prédiction de panne. Nous analyserons ensuite le développement de la filière hydrogène avec Jean-François Partiot et Hervé de Trogoff.
Sophie Chassat, Philosophe et associée chez Wemean, nous proposera d’explorer la société chinoise “comme un seul homme”. Enfin, nous nous focaliserons sur l’analyse des chiffres avec Bruno Martinaud, Responsable Académique Entrepreneuriat à l’École Polytechnique, ainsi que sur le risque macroéconomique et microéconomique en Chine avec Hervé Goulletquer, Senior Economic Advisor.


SOMMAIRE


Édito

Frédéric Recordon
Associé, Accuracy

GOUVERNER UN GRAND PAYS REVIENT À CUISINER UN PETIT POISSON1

De prime abord, tout semble aller pour le mieux en Chine. Le pays a surmonté la pandémie de COVID-19 ; l’économie a redémarré avec vigueur et la Chine semble entrer dans une nouvelle ère de prospérité dont les entreprises européennes présentes dans le pays devraient pouvoir tirer parti.

Force est cependant de noter à la lecture du 14ème Plan Quinquennal (2021-2025) quelques signes troublants d’un début de repli sur soi qui laissent planer des doutes considérables sur la trajectoire de croissance future du pays.

A l’issue de 40 années de modernisation, de réforme économique et d’ouverture sur le monde, l’économie chinoise a atteint un PIB par habitant aux alentours de 10k dollars américains, un niveau similaire à celui du Japon ou de la Corée après des périodes historiques équivalentes de 40 ans de décollage dans ces pays. Cependant au cours des 5 dernières années, la croissance de la Chine s’est considérablement essoufflée et cette tendance pourrait se poursuivre si le pays choisissait le repli insulaire à l’ouverture pratiquée depuis Deng Xiaoping.

La politique de Double Circulation, qui constitue le coeur du 14ème Plan, malgré les propos rassurants tenus par le président Xi lors de l’ouverture de la foire internationale de Shanghai le 4 novembre 2020, semble privilégier l’autonomie du marché domestique (circulation interne) à l’ouverture aux commerce et investissements internationaux (circulation externe).

La reprise en main récente de plusieurs secteurs clés du développement chinois, tels que les secteurs de l’internet, de l’énergie, de l’éducation, et le rôle croissant dévolu aux entreprises publiques – malgré leur faible efficacité et productivité – au détriment d’un secteur privé très dynamique témoignent d’une logique de contrôle strict de l’économie. Elles marquent aussi une inflexion majeure dans l’histoire économique récente du pays. Cette inflexion est clairement assumée par le Président Xi qui déclarait : « il faut correctement utiliser la main invisible et la main visible. (…) En Chine, la ferme direction du Parti constitue la garantie fondamentale »2.

La Chambre de Commerce Européenne en Chine dans son Position Paper 2021/2022 du 23 septembre 2021 manifestait sa préoccupation d’un repli insulaire et exhortait le gouvernement chinois à poursuivre son oeuvre de réforme et d’ouverture aux entreprises étrangères.

Les prochains mois préfigureront la trajectoire future de la Chine. Gageons que le pays sera gouverné comme on cuisine un petit poisson, dont le Président Xi expliquait que cela revenait à marcher avec précaution sur une fine couche de glace3.

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1 Président Xi Jinping citant le Livre de la Voie et de la Vertu (Dao De Jing, 道德经), La Gouvernance de la Chine, p.493

2 Président Xi Jinping, discours de la 15ème séance d’étude du Bureau politique du XVIIIème Comité Central du Parti, La Gouvernance de la Chine, p.137

3 Président Xi Jinping, interview accordée aux correspondants BRICS, le 19 mars 2013

Amiral Technologies

Romain Proglio
Associé, Accuracy

Le 21 octobre dernier, Amiral Technologies a annoncé une levée de fonds de 2.8m€. Une première réussite pour cette start-up fondée en 2018 à Grenoble sur la base d’un constat partagé par de nombreux acteurs industriels : comment prédire de manière efficace les pannes ?

Spin-off du CNRS, Amiral Technologies s’appuie sur près de dix années de recherche universitaire en Intelligence Artificielle, Théorie de l’Automatisation et du Contrôle.

L’entreprise a développé avec succès une technologie de rupture : à partir de capteurs installés sur les machines, détectant des signaux physiques comme le courant électrique, les vibrations ou le taux d’humidité, des algorithmes permettent de générer des indicateurs de santé des équipements. Ces indicateurs de santé sont ensuite interprétés par des algorithmes de Machine Learning non-supervisés. Ils permettent d’identifier les défauts les plus susceptibles de survenir.

Cette solution (appelée DiagFit) faisant appel au Machine Learning ne nécessite pas, contrairement à la plupart des solutions du marché, un historique des défauts identifiés sur un appareil pour pouvoir recourir à l’intelligence artificielle.

L’algorithme est en effet adapté à un cas d’usage spécifique pour définir un environnement normalisé de fonctionnement d’un équipement.

Plus précise, plus rapide à déployer, indépendante des capteurs utilisés, elle a déjà séduit des PME, des ETI ainsi que de grands groupes industriels tels que Valéo, Airbus, Daher, Vinci ou encore Thales. Le marché de la maintenance prédictive bénéficie d’une dynamique de croissance soutenue, portée par un parc industriel de plus en plus équipé en capteurs, un besoin d’optimisation des stocks de pièces de rechange et bien entendu une nécessité accrue d’éviter tout arrêt couteux de la chaine de production.

Amiral Technologies a désormais pour ambition d’être rapidement le fournisseur leader sur le marché européen. La levée de fonds va ainsi permettre de renforcer son équipe technique et commerciale, d’accélérer le développement de DiagFit et les recherches scientifiques et technologiques.


Accélerer la filière hydrogène

Jean-François Partiot
Associé,
Accuracy

Hervé de Trogoff
Associé,
Accuracy

Depuis quelques années, l’hydrogène est présenté comme la solution miracle pour développer les transports propres et permettre le stockage d’énergie à grande échelle.

La combustion finale de l’hydrogène, dégageant exclusivement énergie, eau et oxygène, est en effet 100% propre et laisse entrevoir un potentiel prometteur.

Le bilan carbone de sa production est en revanche extrêmement variable selon son origine. La filière hydrogène n’est pas nécessairement propre et seul l’hydrogène décarboné attise les convoitises.

– Historiquement, l’hydrogène industriel – ou « gris » – est produit à partir d’énergies fossiles carbonées et son bilan environnemental est insatisfaisant, voire mauvais, tant que le CO2 issu de sa production n’est pas capturé. L’hydrogène « gris » est un sous-produit « fatal » du raffinage pétrolier (désulfuration du pétrole) et de la production d’ammoniac. Plus de 90% de l’hydrogène produit dans le monde est « gris » et cette part est vouée à baisser drastiquement au profit des hydrogènes « vert » et « bleu ».

Toutes les attentions se concentrent aujourd’hui sur la production d’hydrogène « vert », i.e. produit à partir d’électricité décarbonée (solaire, éolien, nucléaire, hydraulique) ;

– Certains chercheurs veulent aussi croire en l’exploitation de l’hydrogène « blanc », c’est-à-dire d’origine naturelle. Aussi étonnant que cela puisse paraître, les connaissances sur l’existence et les possibilités d’extraction de cet hydrogène natif sont encore embryonnaires. L’hydrogène « blanc » reste pour l’instant le rêve de quelques pionniers. Les connaissances à son sujet sont embryonnaires, les volumes accessibles méconnus. Le cycle de recherche et d’éventuel développement sera long. Si jamais cette voie s’avérait économiquement viable, elle serait très probablement explorée par les grands énergéticiens pétroliers (métier d’extraction in-situ)

– Enfin, les grands groupes pétroliers et pétrochimiques plaident pour une phase transitoire autour de l’hydrogène « bleu ». Produit à partir du gaz naturel, il pourrait devenir propre sous réserve de captation complète des émissions de CO2 et de méthane associées.

POUR LES DÉCENNIES À VENIR, LES HYDROGÈNES « VERT » ET « BLEU » SERONT LES AXES MAJEURS DE DÉVELOPPEMENT DE LA FILIÈRE ÉNERGÉTIQUE.

Cette ambition se heurte à trois contraintes.

CONTRAINTE 1 : Demande versus Capacité

« RIEN N’EST PLUS IMMINENT QUE L’IMPOSSIBLE »
Victor Hugo, Les Misérables

Les attentes environnementales autour de la filière semblent aujourd’hui démesurées tant les besoins en capacité de production d’énergie sont gigantesques pour envisager de décarboner une part significative du marché. Pour rappel, la consommation énergétique globale sert principalement l’industrie (29%), les transports terrestre et aérien (29%) et la consommation résidentielle (21%).

AUJOURD’HUI, LA FILIÈRE HYDROGÈNE COUVRE MOINS DE 2% DE LA CONSOMMATION ÉNERGÉTIQUE MONDIALE.

Pour couvrir la consommation mondiale d’énergie en 2030, il faudrait couvrir la superficie de la France en panneaux photovoltaïques selon Land Art Generator (US). Sous réserve que ceux-ci bénéficient d’un rayonnement solaire optimal et constant et que leur rendement soit maximal. Les rendements observés du solaire étant aujourd’hui de 25%, il faudrait plutôt compter sur 4 fois la superficie de la France pour arriver à nos fins.

Ces chiffres nous laissent à comprendre pourquoi les grandes puissances pensent aujourd’hui à réinvestir massivement dans la filière nucléaire et sécurisent leurs accès aux gisements d’uranium dans le monde. Redéployer massivement la génération d’électricité nucléaire pourrait permettre de résoudre l’équation environnementale à 50 ans (réchauffement climatique – objectifs du GIEC). Avec néanmoins plusieurs sujets majeurs à régler, dont le traitement et stockage des déchets nucléaires et les questions de sécurité nucléaire. Mais l’horizon attendu de résolution de cette équation étant de l’ordre du millénaire, certains auront tôt fait de résoudre l’arbitrage.

CONTRAINTE 2 : Un cycle de développement incompressible des grands projets

« LA DIFFÉRENCE ENTRE LE POSSIBLE ET L’IMPOSSIBLE SE TROUVE DANS LA DÉTERMINATION »
Gandhi

Les procédés actuels d’électrolyse offrent un rendement énergétique faible et la filière d’hydrogène vert nécessitera la construction de gigafactories dont la technologie, le design et la montée en puissance ne sont pas encore maîtrisés.

Malgré toutes les tentatives d’accélération, il est question de grands projets et leur cycle de développement est normé. Il faut passer par un pilote / démonstrateur de 10 à 20 MW avant de se lancer dans la construction de sites de 100 MW, qui correspond actuellement à la capacité d’entrée cible pour jouer dans la cour des grands.

Ces grands projets suivent le cycle classique en ingénierie de grands projets présentés ci-dessous. Si nous prenons comme référence le procédé de liquéfaction du gaz naturel, qui se rapproche le plus en complexité d’ingénierie et de construction de celui de l’électrolyse à grande échelle, Il faudrait compter entre 5 et 7 ans pour aller de l’étude de faisabilité initiale à la mise en route du site pilote.

En admettant que le retour d’expérience du site pilote puisse être mené en parallèle des études de faisabilité et de conceptuel d’une gigafactory, il faudrait compter 5 à 7 ans supplémentaires pour parvenir à une gigafactory en état de fonctionnement.

Il est enfin raisonnable d’imaginer que l’usine de 100 MW sera composée d’unités indépendantes, ou « trains », dont les mises en service seront séquentielles sur une période additionnelle de 12 à 24 mois.

Selon ce schéma, il faudrait compter autour de 15 ans au total pour opérer une gigafactory en production effective de 100MW.

Cycle d’ingénierie de grands projets

POUR ACCÉLÉRER LE CYCLE DE DÉVELOPPEMENT DE CE TYPE DE PROJETS, IL EST ENVISAGEABLE DE JOUER SUR LES LEVIERS SUIVANTS :

• Sélectionner directement des prestataires qualifiés sans en minimisant les phases d’appel d’offres. De notre expérience de grands projets similaires, la solution de sélection par ‘’open book’’ est celle qui permet de réduire les temps d’appel d’offre tout en gardant un contrôle effectif sur les CAPEX. Ce levier permet de raccourcir les phases d’appels d’offres et 12 mois peuvent être gagnés.

• Paralléliser la construction du pilote d’une part et l’obtention des autorisations administratives et environnementales sur le site de la gigafactory d’autre part. Ce levier permettrait de réduire le cycle de quelques mois.

• Mettre en route de manière séquentielle la capacité de l’usine, segmentée en « trains » disjoints, et permettre ainsi de gagner de quelques mois à un an d’avance sur le démarrage de la production.

• Lancer l’ingénierie et la construction de la gigafactory en parallèle du démonstrateur et gérer le retour d’expérience du démonstrateur en termes d’optimisation de procédés en retrofit (approche disruptive rare mais efficace).

• Accélérer les cycles d’ingénierie et de construction en acceptant de financer un projet plus coûteux et en mobilisant plus de ressources à un instant t ;

DANS L’URGENCE, DES LEVIERS PLUS DISRUPTIFS SONT ENVISAGEABLES :

• Lever des contraintes administratives et environnementales et les délais associés ;

• Développer des outils (IT, IA) permettant d’accélérer significativement les étapes d’engineering ;

• Travailler à des unités plus capillaires mais industrialisables en série ; Dans tous ces cas, il faut accepter que le coût et le risque associés au levier d’accélération seront bien supérieurs à ceux d’un cycle de développement conventionnel.

CONTRAINTE 3 : Contrainte financière

« SI TU DOIS DEMANDER COMBIEN ÇA COÛTE, TU NE PEUX PAS TE LE PERMETTRE. »
John Pierpont Morgan

Développer la filière hydrogène « vert » requiert des investissements massifs et continus. Les grandes puissances l’ont enfin compris et acté : plus de 30 pays ont annoncé près de 300 milliards d’euros d’investissements pour développer la filière.

Mais ces investissements très significatifs semblent encore insuffisants face au mur carbone au pied duquel la planète se trouve. Selon les calculs de l’Energy Transition Commission (ETC) partagés en avril 2021, il faudrait investir 15 000 milliards de dollars entre 2021 et 2050 pour décarboner le marché mondial de l’énergie. Ce serait tout simplement 50 fois plus que ce qui est annoncé à date.

Comme l’exprime clairement Bill Gates via son initiative Catalyst de Breakthrough Energy, les mondes scientifiques, politiques et économiques ont déjà fait la démonstration de leur capacité à accompagner l’innovation énergétique et à lui donner un cadre de développement favorable. C’est ce qui a été réalisé ces dernières décennies avec l’énergie solaire, éolienne ou les batteries lithium-ion.

Mais en 2021, nous n’avons plus le luxe d’attendre des décennies. Nous devons collectivement faire un saut quantique pour accélérer l’innovation dans la décarbonation et sa mise en oeuvre.

Il s’agit d’investir (i) dans des proportions sans commune mesure avec ce qui a été réalisé dans le passé mais aussi (ii) de s’affranchir des modèles de TRI financiers historiques. En résumé :

• Sourcer une masse colossale de capitaux provenant des banques centrales, pays, institutions financières, grandes fortunes et philanthropes ;
• Flécher également une part significative de l’épargne plus capillaire (retraites, fonds de pension, fonds communs de placement);

• Accentuer les incentives aux technologies de décarbonation en mettant en place des schémas plus puissants que les taxes et crédits carbones dont l’effet est spot. En démoyennisant les taux d’intérêts en fonction de l’impact environnemental futur des projets par exemple ;

• Pour une part des capitaux investis, ne pas viser de rendement financier (TRI). L’espérance de gain devenant principalement environnementale.

Breakthrough Energy, qui est un fonds « non-profit », a levé plus d’un milliard d’euros pour son initiative Catalyst fin septembre 2021.

• Pour corollaire, mettre en oeuvre des reportings environnementaux aussi fiables que les reportings financiers.

Les investissements dans la décarbonation sont en train de révolutionner la finance par leur ampleur et par la nature du gain espéré.

Celui-ci sera environnemental et non financier.


Comme un seul homme

Sophie Chassat
Philosophe, Associée chez Wemean

Culturellement, la Chine fonctionne comme notre double inversé : moeurs, modèles mentaux et rituels nous y interpellent systématiquement. Pour notre plus grand bien, insiste le philosophe François Jullien qui voit dans la pensée chinoise un précieux décentrement pour se départir des certitudes de la culture occidentale – notamment binarisme, frontalité et constants passages en force au nom de la logique1. Cela ne signifie en rien qu’il faille donner raison à cette perspective autre, mais l’expérience de la différence absolue à laquelle elle nous convie nous permet souvent d’ouvrir de nouvelles voies pour nous-mêmes.

Parmi les éléments les plus fascinants, il y a cette façon dont la société chinoise semble toujours réagir « comme un seul homme » : l’expression du collectif y est unanime. Certes, la nature du régime politique et son durcissement actuel visà- vis de l’expression de toute singularité amenant à sortir du lot, y sont pour beaucoup. Mais il reste que la Chine nous oppose depuis toujours le contrepoint absolu à l’individualisme mais aussi au communautarisme qui, en Occident, ont conduit à faire disparaître le sens de l’intérêt général.

Pour se représenter ce mouvement collectif en bloc, on pense bien sûr au Léviathan de Hobbes, dont l’image célèbre du frontispice de l’ouvrage représente le corps du roi composé de la foule des individus du royaume … lesquels, si on y regarde de plus près, n’ont pas de visages, tournés tout entiers qu’ils sont vers la face du souverain. Détail qui rappelle le danger des métaphores organiques quand on les utilise pour parler des sociétés : elles ont beau prétendre signifier que, si les parties sont là pour le tout, le tout est là aussi pour les parties, il reste que bien souvent les parties n’ont qu’à s’écraser devant le tout…

Ruche, fourmilière ou encore « murmuration » (ce phénomène naturel des nuées d’oiseaux ou des bancs de poissons qui se déplacent de concert, chaque animal semblant suivre une chorégraphie tracée d’avance sans pourtant qu’aucun individu leader ne la dirige) nous donnent aussi de prime abord des images assez ajustées des mouvements collectifs dont sont capables les Chinois. Mais il faut bien vite se départir de ces analogies animales : l’ethnologue Claude Lévi-Strauss rappelait à juste titre qu’elles sont le début de la barbarie puisqu’elles reviennent à dénier la qualité humaine à l’autre culture2.

Si aucune de ces métaphores ne dessine un modèle souhaitable, il reste que cette façon de fonctionner « comme un seul homme » nous tend en négatif un miroir : comment sortir de l’impasse de la « société des individus » (Norbert Elias) qui caractérise un modèle de société occidentale d’où tout intérêt supérieur semble avoir disparu ? Comment retrouver quelque chose comme un élan collectif ? Et s’il s’agissait d’abord que nos élans individuels nous le fassent désirer3 ? Sortir de l’individualisme ne signifie pas annihiler les individus, mais les inviter à cesser de ne se tourner que vers soi pour s’élancer vers des réalisations communes. Entre l’Occident et la Chine, entre atomisme et holisme, une troisième voie est possible.

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1 François Jullien, Traité de l’efficacité (1996).

2 Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire (1952).

3 Sophie Chassat vient de publier Élan Vital. Antidote philosophique au vague à l’âme contemporain, éditions Calmann-Lévy (octobre 2021)


Les chiffres mentent

Bruno Martinaud
Responsable Académique Entrepreneuriat, Ecole Polytechnique

En 2009, Kevin Systrom (bientôt rejoint par son co-fondateur, Mike Krieger) travaille sur un projet de réseau social géolocalisé, proche de Foursquare. Ils réussissent à convaincre Baseline Ventures et Andressen Horowitz d’investir 500 000$ dans le projet. Ceci leur permet de s’investir à temps plein dans l’aventure. Un an plus tard Burbn est lancé sous la forme d’une application iPhone qui permettait d’enregistrer des lieux, de planifier des sorties, de poster des photos, etc. L’application est massivement téléchargée, mais le verdict est sans appel : les utilisateurs, beta-testeurs, n’aiment pas du tout. Trop encombrée, trop fouillie, ils s’y perdent et ont arrêté pour la plupart de l’utiliser. Echec patent. Rien que de très normal, l’entrepreneur, digère, en tire les enseignements et rebondit vers une nouvelle aventure. Les métriques sont mauvaises, dont acte. Et pourtant Kevin Systrom ne s’arrêta pas là, car il remarqua un fait d’apparence anodine, l’usage dans la fonction de partage de photos (une parmi tant d’autres) semblait être le fait d’un petit nombre d’utilisateurs réguliers… Il creusa, interrogea ces utilisateurs et se rendit compte que ce petit groupe adorait cette fonction (et seulement celle-ci). Instagram était né, de cette heureuse constatation qu’un petit nombre de personnes, cachées dans une majorité qui n’aimait pas Burbn, utilisaient l’app pour une seule raison.

Cette histoire met en évidence un principe contrenaturel pour le manager éduquée : les chiffres mentent au début. Les métriques de Burbn étaient catastrophiques… L’approche rationnelle est d’acter le fait et de passer à la suite… Mais s’y cachait un signal faible porteur de potentiel.

L’histoire du Viagra relève de la même séquence. Les laboratoires Pfizer développaient un régulateur de tension artérielle, lequel se trouvait en phase III dans le processus test préalable à l’autorisation de mise sur le marché.

Si l’on se rappelle que le développement d’une nouvelle molécule représente un investissement d’environ 1Mde, cela signifie qu’environ 700 à 800M$ ont déjà été engagés dans le projet. La pression est donc forte pour aboutir dès que possible à cette autorisation. Il se trouve que quelqu’un au sein des équipes de Pfizer remarqua que certaines personnes dans l’échantillon de test ne restituaient pas les pilules qu’ils n’auraient pas dû utiliser dans le cadre du protocole qui leur avait été assigné. Qui fait attention à cela. Quelques données incohérentes, sans lien direct avec le sujet : l’efficacité de la molécule. Quelques cellules atypiques dans un tableau de 300 colonnes par 100 000 lignes… Et pourtant, en creusant, cette personne a réalisé que ceux qui ne restituaient pas les pilules partageaient toutes les mêmes caractéristiques d’âge et de sexe…

Et Pfizer a ainsi réalisé que ce régulateur de la tension artérielle avait un effet secondaire insoupçonné, tellement intéressant que le projet a été réorienté dans cette direction.

Derrière ces exemples que l’on pourrait juxtaposer à l’infini, se trouve une observation simple : un projet innovant, une start-up qui démarrent sont des aventures exploratoires…Explorer c’est d’abord se rappeler que je ne sais pas ce qui marche et ne marche pas dans mon idée. C’est reconnaître que je suis confronté à des problématiques complexes dont je ne cerne pas les variables descriptives, ne comprends pas leurs interactions, ni effets.

De là, cette conséquence, objet du présent propos, je ne sais pas quoi mesurer, et je ne sais pas le sens de ce que je mesure. Et cela dans les deux sens, de mauvaises métriques a priori, tel que l’illustre Burbn, peuvent cacher une pépite. Mais l’inverse est également vrai. Nous avons récemment côtoyé une start-up qui développe un objet connecté pour le bien être à destination du grand public. Elle en a rapidement écoulé quelques dizaines de milliers, et forte de ce succès, a levé des fonds pour « scaler » rapidement et contrôler le marché… si ce n’est que les ventes, bien loin de croître, se sont stabilisées puis ont décliné. En fait ces 30 000 n’étaient pas le signe précurseur d’une adoption massive et rapide, mais l’essentiel du marché adressable. Après une période d’errement, d’interrogation, de doute et de recherche, elle a finalement trouvé un marché B2B, centré sur une offre de service, lequel s’appuie sur l’objet connecté.

Toute l’ironie de l’affaire est que de bons chiffres précoces ne signifie pas que l’on a trouvé son marché.

CES OBSERVATIONS DÉBOUCHENT SUR DEUX RECOMMANDATIONS PRATIQUES SIMPLES, PRESQUE TRIVIALE DANS LEUR EXPRESSION, MAIS GLISSANTE DANS LEUR APPLICATION :

1. Se rappeler que la seule méthode pour avancer dans un environnement complexe est l’expérimentation. Essai – Erreur. Retenir ce qui marche. Eliminer ce qui ne marche pas. La compréhension viendra plus tard. Cette approche empirique est appliquée depuis toujours à l’extrême par Pixar. A partir d’un concept de départ, Pixar teste tout. Il y a eu, tout au fil du processus de production, 43 536 variantes de Nemo, 69 562 de Ratatouille, et 98 173 de Wall-E… Voilà le chemin entre l’idée initiale et le succès final.

2. Se donner les moyens de « capter » les signaux faibles, c’est dire mettre en place des stratégies pour enregistrerce qui est non pertinent à l’instant présent mais qui pourra trouver un sens plus plus tard. Se rappeler qu’à l’instant présent, dans la première vie d’un projet innovant, nul n’est capable de distinguer le pertinent du non pertinent.

Malheureusement l’esprit humain est ainsi câblé qu’il lui est nécessaire d’essayer de donner un sens précoces aux informations qui lui parviennent, ce qui conduit ensuite à moins ressentir le besoin de tout tester (puisque l’on a compris) et à filtrer le bruit (puisque l’on a identifié le signal)… Là se situent probablement les deux péchés capitaux de l’innovateur ou de l’entrepreneur en phase de démarrage.


La Chine, ou quand un risque peut en cacher un autre !

Hervé Goulletquer
Senior Economic Advisor, Accuracy

Si on s’intéresse en ce début d’automne à l’économie chinoise, deux dynamiques se dégagent. D’abord et du côté de la macroéconomie, une vraie déception côté croissance du PIB a été enregistré au cours du troisième trimestre. Celle-ci n’a été que de 0,2% T sur T. Pour mémoire, le consensus des économistes réalisé par l’agence Bloomberg, l’un des agrégateurs de prévisions les plus regardés, tablait à la mi-septembre sur une progression de plus de 1%. Le phénomène ne serait cependant pas durable et dès le quatrième trimestre le pays retrouverait une performance tendancielle (autour de 1,5%, T sur T). Même en acceptant l’augure, n’y a-t-il pas un risque d’être une nouvelle fois surpris négativement à brève échéance ?

Chine : le passage à vide ne durerait pas

Ensuite, en focalisant cette fois-ci sur la microéconomie, il y a le dossier Evergrande. Il s’agit du plus grand promoteur immobilier, qui le temps passant s’est transformé en une sorte de conglomérat. Il n’arrive pas à honorer des dettes ou des coupons arrivant à échéance. Il faut dire que le montant des premières est élevé : plus de 300 milliards de dollars au total ou près de 2% du PIB du pays (dont 90 milliards de dette financière – crédit bancaire et obligation –, 150 milliards de dette commerciale, y compris les dépôts des acquéreurs de logements à construire et 80 milliards de hors bilan – avant tout les produits de placements émis par la société –). Le cash disponible ne couvrirait que 40% de la dette à court terme (maturité inférieure à 12 mois). Avant le démarrage du processus de séparation d’une partie des actifs, on estimait qu’une « vente à la casse » impliquerait une dévalorisation de la dette (haircut) de quelque 50%.

Il faut remarquer que le cas d’Evergrande, aussi emblématique et médiatisé que la société soit, n’est pas unique. D’autres promoteurs se mettent en situation de défaut ; même quand ils sont en mesure de payer ce qu’ils doivent. Ils arguent d’un durcissement de la réglementation, qui entrave fortement le bon développement de leurs affaires et… tentent de passer le mistigri à leurs créanciers. Ou, pour mieux dire, de créer suffisamment de scandale et d’embarras pour forcer les pouvoirs publics à revoir leur attitude.

Evergrande : des prix d’actif franchement à la baisse

Un évènement de crédit majeur dans un environnement économique brusquement dégradé et voilà le regard qui devient plus inquiet : et si la Chine n’était plus un pôle de stabilité dans un monde qui en a bien besoin ?

En fait, l’Administration Xi (du nom du Président Xi Jinping) a bien ouvert une phase de restructuration/consolidation de l’économie du pays ; avec comme ambition de renforcer ses fondamentaux. Sans doute pensait-elle que l’environnement international était propice à cela. Le reflux de l’épidémie de COVID, le retour de la croissance mondiale et un Président des Etats-Unis a priori plus coopératif devaient créer les conditions d’une demande extérieure suffisamment porteuse pour compenser les « couacs » au niveau des dépenses domestiques que les réformes, même bien inspirées et bien menées, ne manqueraient pas d’occasionner.

Disons que, comme c’est souvent le cas dans la vie, le déroulé des choses n’est pas exactement comme prévu !

LE GOUVERNEMENT DE PÉKIN A OUVERT TROIS CHANTIERS : L’IMMOBILIER, L’ENDETTEMENT ET LES INÉGALITÉS. TOUS DOIVENT ÊTRE RÉDUITS.

Commençons par l’immobilier. Son poids total dans l’économie, en prenant en compte les effets induits amont et aval, est estimé entre 25% et 30%. L’ordre de grandeur évoque ce qu’on a pu connaître en Espagne ou en Irlande avant la grande récession de 2008. N’y a-t-il pas dans ce rappel une invitation à prévenir plutôt qu’à guérir une fois la bulle immobilière éclatée ? De plus et surtout, les besoins sont devenus moins prégnants (sauf importante vague de migration des campagnes vers le villes), alors même que les prix sont devenus vraiment élevés. Une moyenne de 42 m2 par habitant d’un logement se compare tout à fait à ce qu’on peut connaître dans les grands pays d’Europe de l’ouest. Le ratio prix de l’immobilier sur revenu moyen des ménages dépasse les 40 à Pékin ou Shanghai (chiffres de 2018). S’il se compare à Hong Kong, il est très inflaté par rapport à Londres ou Paris (autour de 20), sans même parler de New York (12). Le niveau observé dans les grandes villes chinoises ne peut se comprendre que si la croissance économique et la démographie restent suffisamment fortes pour justifier une demande de biens immobiliers toujours très dynamique et donc maintenir des anticipations de hausse de prix de l’immobilier. On sait que la démographie n’ira pas dans ce sens et on sent que le potentiel de hausse du PIB va ralentissant.

Empêcher la formation d’une bulle immobilière peut être aussi perçue comme une ardente obligation. D’abord, préserver la capacité d’initiatives du système financier n’est-il pas une nécessité à un moment de changements structurels de l’économie engagés ? L’exposition de celui-ci sur le secteur immobilier est importante, entre 50% et 60% du total du crédit bancaire distribué. Ensuite, moins d’investissement immobilier permettrait, au moins toutes choses égales par ailleurs, d’augmenter l’effort porté sur celui en biens d’équipement ou en produits de la propriété intellectuelle. Le profil tant de la productivité que de la croissance économique pourrait s’en trouver améliorer.

Exposition de crédit au secteur immobilier

Passons à l’endettement. Celui des entreprises non-financières est élevé ; en fait parmi les plus élevés des pays qui comptent autour du globe. Ils représentent 160% du PIB du pays. On peut évidemment mettre en avant les niveaux beaucoup plus raisonnables enregistrés pour les ménages et les administrations publiques et ainsi insister sur une moyenne très « présentable ». Il n’empêche que se lancer dans des réformes économiques, qui ne manqueront pas de faire des perdants à côté des vainqueurs espérés, en partant d’une situation de dette importante dans le secteur des corporates, est inconfortable. Et encore plus si on prend aussi en compte l’effet de ricochet sur le système financier des difficultés rencontrées par un certain nombre d’entreprises.

On doit alors comprendre que l’importance donnée à une plus grande stabilité du système financier risque de peser sur la croissance économique. Raison de plus, comme on le soulignait précédemment, pour s’assurer d’un fléchage plus efficace de l’investissement : vers là où le potentiel de croissance durable et inclusive est le plus important.

Le fil qui passe de l’immobilier à l’endettement conduit aux inégalités. Elles sont trop élevées et Pékin ambitionne de les réduire. Ce qu’on vient de décrire concernant l’« aventure » de l’immobilier chinois, auquel il faut ajouter le développement de la Tech, avec son corolaire de surperformances boursières, a contribué à une augmentation qui les positionne aujourd’hui au niveau des Etats-Unis. Le 1% le plus riche détient 30% du patrimoine de l’ensemble des ménages. La part a doublé en 20 ans (de 1995 à 2015). Cette évolution apparaît, aux yeux de Pékin, come porteuse d’un risque de remise en cause de la stabilité politique. La classe moyenne n’appelle-t-elle pas de ses voeux, pour ce qu’on en comprend, une réduction de ces inégalités ?

Aussi dit, aussitôt fait ; pourrait-on avoir envie de dire. Le Président Xi n’est pas une personne à trainer. Un grand nombre de mesures ont été prises afin de rendre effective cette triple ambition. Elles concernent pour beaucoup les secteurs de la Tech et de l’immobilier et incitent à un comportement davantage moral de la part des citoyens. Le tableau ci-dessous propose une synthèse des changements engagés.

Tout ceci a un pouvoir de déstabilisation ! S’assurer du bon parallélisme, entre l’impact des décisions qui vont peser sur la croissance (immobilier, financement et Tech) et celles à venir qui doivent la doper (volonté d’augmenter le contenu en valeur ajoutée de l’économie chinoise, moindre dépendance de l’étranger et dynamisation « saine » de la demande intérieure, pour pointer ce qu’on comprend), va demander beaucoup de doigté de politique économique. Même dans un système encore assez étatisé, cela tient de la gageure. Bénéficier d’une environnement extérieur porteur est sans doute aujourd’hui une « ardente obligation » pour Pékin. Et tant pis si c’est contradictoire, au moins dans un premier temps, avec l’ambition de s’autonomiser davantage par rapport au reste du monde. En est-on là ?

Chine : vers une nouvelle décomposition de l’investissement fixe

Chine : des inégalités devenues une question politique

Une dette des entreprises chinoises non-financières parmi les plus élevés

Pas vraiment, avec un environnement international compliqué (de l’épidémie de COVID qui n’a pas disparu à la persistance des tensions sino-américaines en passant par une économie mondiale encore convalescente)… Il va falloir arbitrer entre le souhaitable (les réformes intérieures) et le possible (les degrés de liberté offerts par la conjoncture économique et politique extérieure). Ce qui voudra dire accélérer quand c’est possible et ralentir quand c’est nécessaire. La tâche est ardue pour le responsable de politique économique et son suivi par la communauté des affaires, pas toujours simple !


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