« Dans l’armée, les meilleures décisions sont prises au plus près de l’action » : leadership et subsidiarité, une voie d’avenir pour les entreprises

S’inspirer de l’Armée de l’air et de l’espace pour réinventer le management : les entreprises adoptent des pratiques militaires comme la subsidiarité, le leadership par l’exemple et l’apprentissage structuré pour mieux naviguer dans un environnement économique incertain.

À première vue, tout semble opposer le cockpit d’un Rafale à la salle de réunion d’un comité de direction. D’un côté, la Défense nationale, l’urgence opérationnelle et parfois l’enjeu ultime de la vie ou de la mort. De l’autre, l’entreprise, ses marchés, ses clients et ses résultats. Pourtant, les écarts sont moins importants qu’il n’y paraît.

Ce ne sont pas les matériels ou les technologies qui fascinent le plus les dix dirigeants que nous avons rencontrés, ce sont les modes de management, d’apprentissage et d’action collective qui ont cours au sein del’Armée de l’air et de l’espace.

Sens et subsidiarité

Beaucoup d’entreprises cherchent leur « raison d’être ». Dans le monde militaire, celle-ci découle de la mission : défendre le pays, protéger, servir.

Cette clarté produit un alignement remarquable entre la stratégie et l’action quotidienne. Chaque aviateur sait comment son travail contribue à un objectif qui le dépasse. Plusieurs dirigeants d’entreprise reconnaissent envier cette capacité à relier les tâches les plus ordinaires à une finalité collective forte.

Plus paradoxal, les militaires sont souvent perçus comme l’archétype de l’organisation hiérarchique. Or les dirigeants retiennent exactement l’inverse : la force de l’autonomie accordée au terrain. Le chef fixe l’intention, définit le cadre et les limites, puis laisse les équipes décider et agir. Dans un environnement complexe et mouvant, l’efficacité ne vient pas du contrôle permanent, mais de la subsidiarité. Les meilleures décisions sont prises au plus près de l’action.

Plus que sur l’autorité du grade, le leadership repose sur l’exemplarité, la légitimité acquise par l’expérience, la compétence et le comportement. Le chef entraîne davantage qu’il n’ordonne. Il incarne avant de prescrire.

Cette conception du leadership, développée sur le terrain, au fil du temps et des responsabilités croissantes, résonne fortement dans des entreprises qui cherchent, elles aussi, à mobiliser l’engagement plutôt qu’à imposer l’obéissance.

Apprendre à préparer l’imprévisible

Autre sujet, la culture de l’apprentissage. Les armées ont institutionnalisé ce que beaucoup d’entreprises peinent encore à faire : le Retex n’est pas un exercice administratif ; il constitue un outil de progression collective.

Ainsi, chaque mission, chaque exercice, chaque erreur donne lieu à un retour d’expérience structuré. Les dirigeants y voient une source d’inspiration précieuse dans un monde, où l’erreur reste encore trop souvent dissimulée plutôt qu’analysée.

Cette capacité d’apprentissage nourrit l’aptitude à agir dans l’incertitude. Les militaires savent que le plan initial sera presque toujours remis en cause par le réel. Ils apprennent donc à préparer l’imprévisible, à imaginer des scénarios alternatifs et à prendre des décisions avec des informations incomplètes.

À l’heure où les entreprises affrontent des crises géopolitiques, des ruptures technologiques et des transformations accélérées, cette capacité devient un avantage concurrentiel majeur.

Personne ne gagne seul

Rites, traditions, symboles, transmission entre générations… Ces marqueurs créent un sentiment d’appartenance puissant et donnent de la profondeur au collectif militaire. Ils permettent de traverser les périodes d’incertitude sans perdre son identité et de s’inscrire dans le temps long.

Enfin, dernière leçon, personne ne gagne seul. Les opérations militaires modernes reposent sur l’interopérabilité, les alliances et les coopérations. Les entreprises sont confrontées au même défi. Dans un monde de plus en plus complexe, la performance dépend moins de l’autosuffisance que de la capacité à construire des écosystèmes, à partager les compétences et à agir en réseau.

Le véritable apport du monde militaire au management n’est ni la discipline ni l’autorité. C’est la démonstration qu’une organisation peut conjuguer exigence et confiance, autonomie et cohésion, tradition et innovation. Autrement dit, qu’elle peut rester performante tout en demeurant profondément humaine.

 

Henri Philippe – Associé chez Accuracy
Franck Bancel – Professeur à ESCP Business School
Thierry Picq – Professeur à emlyon business school
Luc de Rancourt – général 2S et directeur de la chaire de « géopolitique et stratégie d’entreprise » à l’Edhec Business School

« Dans l’armée, les meilleures décisions sont prises au plus près de l’action » : leadership et subsidiarité, une voie d’avenir pour les entreprises