Le nouveau nucléaire : du choix technologique à une industrie de plateforme

Le nucléaire entre dans une nouvelle phase de développement. Alors que le débat s’est concentré ces dernières années sur la conception de nouveaux réacteurs, les récentes évolutions suggèrent que la véritable compétition se déplace désormais vers la capacité à financer et industrialiser ces technologies à un coût compétitif.

Le retour du nucléaire se traduit ainsi désormais par l’émergence de nouveaux mécanismes de financement et le retour d’investisseurs privés aux côtés des États. Les annonces autour du financement de Sizewell C au Royaume-Uni, la structuration du programme EPR2 en France, les succès commerciaux de Rolls-Royce SMR au Royaume-Uni, en République tchèque et désormais en Suède ainsi que les levées de fonds successives de développeurs tels que X-energy, Newcleo ou Proxima Fusion témoignent de cette profonde mutation.

Du côté des réacteurs de grande puissance, les stratégies évoluent vers une logique de flotte. Le programme EPR2 cherche à recréer des effets de série grâce à la standardisation des équipements, à la reconstruction d’une continuité industrielle et à une meilleure visibilité sur les revenus futurs. Au Royaume-Uni, Sizewell C marque une transformation tout aussi importante : l’innovation ne réside pas dans le réacteur – qui est identique à Hinkley Point C – mais dans son financement. L’adoption du mécanisme de financement RAB (Regulated Asset Base) vise à réduire le coût du capital en partageant plus efficacement les risques entre État, consommateurs et investisseurs privés, ouvrant ainsi la voie à une nouvelle catégorie d’investisseurs de long terme.

Les technologies des réacteurs innovants et de taille plus modeste – SMR et AMR – suivent une trajectoire convergente aux réacteurs de grande puissance. Après une première phase centrée sur la démonstration technologique, les levées de fonds récentes montrent que les investisseurs financent désormais des trajectoires d’industrialisation permettant de déployer des flottes plutôt que de simples démonstrateurs. Les entreprises capables de sécuriser des partenariats industriels, des débouchés commerciaux et des financements de long terme prennent ainsi progressivement l’avantage. L’arrivée de nouveaux acheteurs d’électricité bas carbone, en particulier les grands acteurs du numérique confrontés à l’explosion des besoins des centres de données, pourrait également accélérer cette transition en apportant des PPA (contrats de long terme) capables de sécuriser les revenus des premiers projets.

Cette évolution modifie profondément les facteurs de compétitivité du secteur. Si la performance d’un réacteur demeure essentielle, elle ne constitue plus, à elle seule, un avantage décisif. La capacité à reproduire un design, à standardiser les équipements, à sécuriser le combustible, à organiser une chaîne d’approvisionnement robuste, à attirer des capitaux abondants et à faible coût, puis à déployer une flotte de réacteurs devient tout aussi déterminante.

Pour l’Europe, l’enjeu dépasse dès lors le choix entre les différentes technologies. Le continent dispose en effet d’une base industrielle reconnue, d’une expertise indiscutable sur l’exploitation de centrales nucléaires et le cycle du combustible. En revanche, il ne dispose pas encore d’un marché de capitaux aussi profond que celui des États-Unis. La mise en place de Scaleup Europe Fund constitue ainsi un premier signal encourageant, tout comme, en France, France 2030. Ces dispositifs répondent toutefois principalement aux besoins de financement de l’innovation, le financement du passage du démonstrateur aux premières unités commerciales reste largement à structurer.

C’est probablement à cette étape que se jouera la réalité du retour du nucléaire européen. L’enjeu aujourd’hui est de créer les conditions permettant aux projets les plus crédibles d’atteindre l’échelle, à savoir : sécuriser les premières commandes, financer les FOAK, puis permettre le relais progressif du capital public et de l’equity par la dette et les investisseurs d’infrastructure. Sans ce continuum de financement, l’Europe risque de disposer des technologies sans disposer des plateformes capables de les industrialiser.

René Pigot – Associé, Accuracy
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