Les laboratoires américains demandaient une dérogation antitrust pour ralentir ensemble. Ils ont obtenu une convocation à la Maison Blanche pour avancer ensemble. En Europe, le droit de la concurrence et l’AI Act disent la même chose : la seule coordination licite passe par le régulateur.
Les récents appels des patrons d’Anthropic et OpenAI, les deux grands laboratoires d’IA américains, à ralentir la recherche de pointe en intelligence artificielle (« pacing the frontier ») ont souvent été balayés comme une stratégie marketing, destinée soit à faire valoir la puissance de leurs produits, soit à fermer la porte à leurs concurrents. On aurait tort de s’en tenir là. D’abord, beaucoup des chercheurs qui constituent ces laboratoires sont sincèrement inquiets des risques d’un progrès incontrôlés de l’IA de frontière, et la multiplication récente des incidents de cybersécurité impliquant des agents IA ne leur donne pas tort. En perspective de leurs prochaines IPO, il serait même dangereux de leur part de minimiser les risques réels que présentent leurs recherches. Loin de participer à la « hype », les marchés ont d’ailleurs réagi négativement à ces discussions. Prenons donc au sérieux les risques sur lesquels alertent les patrons de l’IA ; la question est plutôt de savoir quelle forme pourrait prendre la solution.
Dario Amodei, le CEO d’Anthropic, propose plusieurs éléments de réponse. En particulier, il suggère que les différents laboratoires de frontière des pays démocratiques devraient se coordonner pour définir ensemble des standards de sécurité et des alertes lorsque certaines capacités seraient atteintes. Pour y parvenir, il demande une dérogation aux lois antitrust. Ces dernières comportent notamment des provisions visant à éviter que les entreprises d’un même secteur n’échangent des informations sensibles, de nature à affecter leurs choix stratégiques, restreindre l’accès au marché et amoindrir la concurrence entre elles. Aux Etats-Unis, le Sherman Act américain prohibe les restrictions illicites du commerce ; même si des échanges peuvent avoir lieu entre concurrents pour s’informer de certains risques notamment cyber, s’engager collectivement à ralentir l’innovation serait d’un tout autre ordre. Cela demanderait en fait non pas une simple dérogation administrative, mais une loi spéciale, et le seul projet au Congrès ne vise que les menaces de sécurité. Le président de la FTC a publiquement évoqué l’idée avec méfiance, par crainte que les laboratoires d’IA en profitent pour développer des barrières aux nouveaux entrants. Par une curieuse ironie, la récente réunion à la Maison Blanche des patrons de l’IA, en présence de la FTC, a conduit à la création d’une « Super Intelligence Force » qui n’est pas sans ressembler à l’instance de coordination souhaitée par Amodei… mais pour accélérer et non pour ralentir, sur l’impulsion de Donald Trump.
En Europe, l’article 101 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne interdit encore plus catégoriquement ce genre d’initiatives, à moins qu’une entente soit indispensable pour le progrès technique ou pour le bénéfice du consommateur. « Sauver l’humanité » parait répondre, en principe, au critère d’exemption à l’interdiction d’entente entre concurrents mais encore faut-il que ce soit réellement l’objectif poursuivi par la coordination entre les entreprises et que les restrictions de concurrence engendrées par la coordination soient nécessaires et proportionnées à l’atteinte de cet objectif. Ici, cela resterait à tester et démontrer.
Le législateur européen a d’ailleurs tenté de préempter ce genre de débat en instaurant une forme de régulation préventive par l’IA Act. Les IA les plus susceptibles d’avoir des effets importants sur nos sociétés (IA dites « sensibles ») y sont sujettes à d’importants contrôles. Si la régulation en général, et celle-ci en particulier, n’est pas exempte de critiques quant au temps nécessaire à son élaboration et sa prise d’effets et aux contraintes qu’elle impose, elle ne conduit pas à organiser des échanges d’informations sensibles entre entreprises concurrentes, au détriment des consommateurs de ces services et d’entrants potentiels.
En dépit de ce cadre juridique contraignant, les dirigeants de l’UE se sont montrés ouverts aux discussions avec les laboratoires depuis le début de ce débat. Ursula von der Leyen a annoncé qu’elle en réunirait les principaux acteurs et Teresa Ribera, commissaire chargée de la concurrence, a demandé aux entreprises concernées de venir lui faire des propositions précises. Ces réactions sont d’une souplesse étonnante quand on connaît la position usuelle des acteurs de l’Union en matière de droit de la concurrence, et alors qu’Anthropic demande précisément une dérogation à ces règles. Peut-être est-ce un moyen d’obtenir de l’information, qui manque encore aux institutions de l’UE, notamment sur la nature concrète du danger, afin de déterminer les meilleures façons de le prévenir. Peut-être aussi l’Europe sent-elle la faiblesse de sa légitimité à imposer une régulation de la recherche de pointe en IA quand elle-même ne dispose ni de laboratoire de frontière, ni des infrastructures nécessaires, et ne constitue pas encore un marché prioritaire des géants de l’IA (en 2025, deux tiers des revenus d’Anthropic venaient des Etats-Unis). La décision de Donald Trump d’organiser lui-même la coordination afin d’accélérer le développement technologique change-t-elle la capacité de l’UE à exercer les arbitrages entre risques (pour l’humanité et pour la concurrence) et progrès technologiques ?
Le monde de l’IA ressemble à une course entre les États-Unis et la Chine, dans laquelle l’Europe n’aligne ni écurie ni moteur. Elle n’en réglera donc pas la vitesse. Elle peut en revanche, comme tout pays hôte, passer au contrôle technique les machines qui entrent chez elle… et c’est, sans tambour, ce qu’elle a commencé à faire en août. Pour le reste, les règles s’écrivent dans les ateliers, et Donald Trump a tranché selon ses mots : « whoever wins AI, WINS! »
Jean Barrère – Associé chez Accuracy
Pascale Dechamps – Ancienne rapporteure générale adjointe de l’Autorité de la concurrence et associée chez Accuracy
Raphaël Doan – Essayiste, ancien haut fonctionnaire, expert stratégie et technologies chez Accuracy
Intelligence artificielle : quelle collusion ?