Au début du mois de janvier, le pape Léon XIV a présenté ses vœux à l’ensemble des ambassadeurs accrédités près du Saint Siège. Le discours prononcé fait référence à la Cité de Dieu, œuvre majeure de Saint Augustin (354 – 430). En août 410, Rome est mise à feu par les Barbares dirigés par Alaric. Les Romains sont traumatisés. L’évêque d’Hippone les exhortent de quitter des yeux la Cité terrestre et de porter le regard sur la Cité céleste, « invisible mais impérissable, car fondée sur les principes de justice et de paix ». Face au « changement d’époque » vécu aujourd’hui, qui se caractérise par une diplomatie de la force, par le non-respect des frontières et par le retour de la guerre (la Cité terrestre), le pape affirme qu’il est nécessaire de défendre le multilatéralisme et l’ordre international issu de la Charte des Nations Unies (la Cité céleste).
Cette défense est assurément nécessaire et sera peut-être victorieuse. En attendant, nous-autres, citoyens de la Cité terrestre de ce début du 2ème quart du XXIème siècle, ne pouvons faire autrement que de fournir les efforts d’adaptation. Puisque l’environnement géopolitique et géoéconomique est en mutation et que l’incertitude est élevée, la réduction des risques (le derisking) est l’attitude qui paraît s’imposer. Le repli de la coopération internationale et l’augmentation de la concurrence entre pays/régions du monde, voire de la rivalité, créent évidemment de l’inconfort, tant pour les gouvernants que pour les entreprises. Poser de nouveaux points d’ancrage est compliqué et le désordre ambiant peut inciter à prendre des chemins qui s’avèreront des impasses. Une certaine prudence s’impose donc.
L’Europe s’est engagée dans cette voie il-y-a déjà quelques années. Dès 2023, la Présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen, parle de la nécessité de se concentrer sur la réduction des risques pour ce qui concerne les relations avec la Chine. Ce qui ne veut pas dire se distancier. Cela ne serait ni viable, ni conforme à l’intérêt de l’Union Européenne (UE). Mais il est absolument nécessaire de prendre en compte les changements intervenus à Pékin. L’ère des réformes et de l’ouverture est révolue et celle de la sécurité et du contrôle la remplace. 2 affirmations du Président Xi en sont une bonne illustration :
- faire de l’armée chinoise une grande muraille d’acier qui protège efficacement la souveraineté, la sécurité et les intérêts en matière de développement de la Chine ;
- il faut renforcer la dépendance des chaînes de production internationales vis-à-vis de la Chine pour constituer une capacité puissante de réaction et de dissuasion.
Le derisking européen par rapport à la Chine se décline de 4 façons :
- rendre l’économie et l’industrie européennes plus résilientes et plus compétitives, avant tout dans les domaines de la santé, du numérique et des technologies propres ;
- disposer des outils de lutte contre les distorsions économiques (dont dorénavant l’instrument anti-coercition) ;
- veiller à ce que les investissements et le savoir-faire des entreprises européennes ne soitent pas utilisés, en dehors de l’Europe et sans un accord interétatique, à des fins militaires ou de renseignement ;
- renforcer les relations avec d’autres partenaires, principalement au sein du G7 et du G20.
Aujourd’hui, le travail de réduction des risques doit être élargi aux Etats-Unis. L’Administration Trump a mis en place ou menace de mettre en place un certain nombre de mesures, d’ordre économique, mais aussi politique, qui affaiblissent la position de l’Europe : des droits de douane à la régulation du digital et du Groenland au soutien affiché aux partis d’extrême-droite au sein même des pays-membres de l’UE. L’opinion publique européenne s’est faite une « religion » en la matière (sondage Le Grand Continent de janvier 2026). A 51%, elle considère le Président américain comme un ennemi de l’Europe. La menace que celui-ci représente atteint 5,4 sur une échelle de 0 à 10 (à comparer à respectivement 4,3 et 6,9 pour les Présidents Xi et Poutine). Le sentiment de dégradation du lien transatlantique est puissant et 73% des ressortissants de l’UE considèrent qu’il ne faut compter que sur soi-même pour assurer la défense européenne. Cet éloignement des Etats-Unis n’implique pas un rapprochement avec la Chine. Près des ¾ des personnes interrogées rejettent le principe d’un alignement sur l’un ou l’autre des 2 pays.
Sur le plan économique, les relations de l’UE avec la Chine et les Etats-Unis pèsent lourd. En 2024, les échanges bilatéraux de biens et services avec ces 2 pays atteignaient 2500 milliards d’euros (à comparer à un PIB en monnaie courante de 18 000 milliards) : près de 800 milliards avec la Chine et 1700 milliards avec les Etats-Unis. En sachant que les échanges commerciaux sont bien plus déséquilibrés avec le 1ier pays qu’avec le 2ème : le solde rapporté au montant total est très négatif (autour du tiers !) contre marginalement positif (3%). La fermeté européenne vis-à-vis de la Chine se comprendrait, beaucoup moins les « brimades » américaines par rapport à l’UE. Répondre à la fois aux attitudes non-coopératives des 2 pays est profondément inconfortable. Le comportement de l’Administration Trump est ressenti comme étant à la fois injuste et destructeur de valeur de part et d’autre. Se rapprocher, en réaction à cela, de la Chine n’apparaît pas judicieux. Sauf à espérer un changement dans la politique chinoise en matière de relations économiques extérieures ; ce qui apparaît à l’heure actuelle très peu probable.
Dans son discours du 20 janvier dernier au Forum économique mondial de Davos, le Premier ministre canadien, Mark Carney, a proposé un plan de route à destination des puissances moyennes dans un monde où la Chine et les Etats-Unis pratiquent le mercantilisme ; davantage expansionniste, au travers d’un développement agressif des exportations, pour le 1ier et avant tout protectionniste, avec l’objectif de moins dépendre des importations, pour le 2ème. Même si le produit intérieur brut du Canada est 9 fois plus petit que celui de l’UE (pour une population 11 fois plus réduite), le manque de traction politique de l’Europe au niveau mondial incite souvent à les positionner l’un et l’autre dans la même catégorie. Puisque les pays concernés (ceux d’Europe à côté donc du Canada mais aussi d’autres situés en Asie-Pacifique) ont beaucoup à perdre dans un monde où les 2 superpuissances se transforment en forteresse, la stratégie consiste alors à multiplier les accords de coopération entre eux. Nombre d’entre eux se sont engagés dans cette démarche.
Cela suffit-il à réussir son derisking ? Disons que la démarche est nécessaire, mais pas suffisante. Que fait-on des capitaux investis dans les pays avec lesquels il devient nécessaire de desserrer les liens (rappelons que les pays-membres de l’UE ont placé pour 8000 milliards de dollars aux Etats-Unis sous forme d’actions et d’obligations) ? Désinvestir massivement et rapidement revient à s’exposer à un risque important de moins-values. La faiblesse actuelle du « billet vert » face à l’euro vient le rappeler. Et puis, réussir cette diversification économique et financière a aussi une dimension davantage politique ; c’est-à-dire faire en sorte que la logique d’un monde ouvert demeure, même si le degré d’ouverture et l’organisation sont revus. Comment s’assurer que l’architecture nécessaire au bon fonctionnement des échanges mondiaux, à savoir l’écosystème formé des organisations internationales (mis à mal le temps passant, entre autres par une certaine obstruction américaine et par un certain entrisme chinois), reste opérante et comment organiser et financer l’effort militaire permettant de garantir la libre circulation des biens et des personnes autour de l’essentiel du globe ? N’est-ce pas le général de Gaulle, parlant de la France, qui avait eu ce constat lucide et exigeant : « c’est parce que nous ne sommes plus une grande puissance qu’il nous faut une grande politique, parce que, si nous n’avons pas une grande politique, comme nous ne sommes plus une grande puissance, nous ne serons plus rien » ?
L’UE est-elle capable de concevoir et de décliner une « grande politique » ; sachant que c’est ainsi qu’elle serait à même de prétendre au statut de « grande puissance » ? La réponse ne va pas de soi. Au lendemain de la 2ème guerre mondiale, dépasser les Etats-Nations européens et les obliger à coopérer à un niveau supranational à « responsabilités limitées » apparaissait une bonne réponse pour assurer un « plus jamais ça ». L’ouverture des frontières entre les pays-membres des institutions européennes, mises en place successivement, soutenait la croissance économique et le processus de rattrapage dont tout le monde avait besoin. Et puis le danger soviétique, durant les décennies de « guerre froide », incitait à un partage de principes communs (voire plus !) en matière de politiques étrangère et de défense. Pendant le « moment néolibéral » (à-peu-près les décennies 1990 à 2010), l’idée consensuellement acceptée, qu’une logique de marché étendue à une partie importante de la planète implique l’écriture et le respect de règles communes, favorise les nouveaux axes de l’intégration européenne : la concurrence et le commerce. Au cours de ces différents moments de l’histoire contemporaine, les pays européens avaient à partager des initiatives, pour favoriser leur réussite collective ; sans pour autant perdre chacun leur âme d’Etat-Nation. Est-il encore possible de « faire dans la dentelle » face à 2 superpuissances, désireuses de créer leurs zones d’influence et d’y placer de gré ou de force leurs vassaux ? Si la vassalisation (très certainement par rapport aux Etats-Unis) doit être refusée et si l’intégration complète (Trésor commun, politique étrangère et donc armée communes ; en fait un transfert massif de compétences et de flux financiers des capitales nationales vers Bruxelles) n’est pas atteignable, la position de l’UE et de ses pays-membres devient difficile à exprimer et donc à comprendre. L’époque est-elle aux entre-deux ?
Présentée ainsi, la situation de l’Europe paraît vraiment très inconfortable. Mais faut-il vraiment « mettre sur le même pied » la Chine et les Etats-Unis ?
La stratégie chinoise est claire. L’ambition stratégique est la montée en valeur de l’offre chinoise et la réduction de la dépendance aux importations. Il faut alors assumer, au moins dans un premier temps, les capacités de production excédentaires, en sachant qu’un moyen privilégié de les gérer est d’exporter massivement. Pour l’Europe, les perspectives tant de court que de moyen termes sont sombres : plus d’importations d’abord et moins d’exportations ensuite. Le derisking se comprend !
Qu’en est-il des Etats-Unis et est-il possible de prendre du recul par rapport à ce mélange de radicalité dans les paroles et d’allers-retours dans les actions ? Il faut remettre la politique commerciale américaine dans un contexte plus large. En politique intérieure, le mécontentement des classes moyennes ; en politique extérieure, la montée en puissance de la Chine, ce que, sans surprise, Washington a du mal à admettre ; en économie, le passage de la régulation néolibérale à une autre qui insiste davantage sur la défense des intérêts nationaux et sur le rôle de l’Etat.
Il faut rappeler que le moment néolibéral a été aussi unipolaire (les Etats-Unis sont seuls à assurer le leadership mondial). Dans la mesure où les équilibres économiques mondiaux sont peu ou prou stabilisés, mettre en place tout un jeu de règles, accepté et suivi par l’essentiel des pays, est cohérent avec une logique de marché qui fait largement consensus. Il n’était déjà pas évident de considérer que chaque pays tirerait un avantage de règles considérées comme universelles (certains, plus égaux que d’autres en ont plus profité). Il l’est encore moins quand le renforcement de tel ou tel acteur modifie les équilibres de concurrence, en partie en ne respectant pas les règles définies. C’est ici de la Chine dont on parle avant tout.
Vu de la Maison Blanche et de l’équipe qui entoure son locataire actuel, il n’est simplement pas possible de gérer un monde en transformation, dont les évolutions ne doivent pas se faire aux dépens du pays, en suivant une règle du jeu fixée dans un cadre historique différent. Le point ne fait-il pas sens ? Même si la façon de communiquer de la Maison Blanche ne facilite pas l’acceptation de la démarche entamée.
Le monde et ses équilibres économiques changent. La Chine veut profiter de ce moment qui ne durera pas, pour pousser son avantage. Les Etats-Unis récusent des règles inadaptées et se protègent de leurs conséquences négatives, même si c’est d’une façon beaucoup trop souvent injuste et déloyale. L’affaire est plutôt de fond côté chinois et de forme côté américain. Faut-il alors décliner le derisking de la même façon ? Peut-être pas.
Hervé Goulletquer, Senior Economic Adviser, Accuracy