À la sortie de Résultats financiers du premier trimestre 2026, de grandes banques américaines telles que JPMorgan, Goldman Sachs et Bank of America ont une nouvelle fois affiché de solides performances, portées par une activité soutenue sur les marchés.
Alors que tous les regards sont tournés vers New York, une autre histoire se déroule, plus discrètement, mais tout aussi instructive, au nord de la frontière.
Depuis le début de l'année 2025, le “Les ” cinq grandes » banques canadiennes (RBC, TD, BMO, Scotiabank et CIBC) ont tous surpassé le S&P 500. Cette performance est d’autant plus remarquable qu’elle s’inscrit dans un contexte économique difficile, marqué notamment par les droits de douane et les tensions avec les États-Unis (principal partenaire commercial du Canada), la hausse du chômage, les pressions sur le marché immobilier et une économie de plus en plus polarisée.
Évolution du cours des actions des « Big Five » depuis le 1er janvier 2025 (indexée à 100)
Comment les banques canadiennes ont-elles donc réussi à afficher des performances boursières aussi solides face à cette incertitude ?
1. Une réorientation vers les revenus “ non liés aux revenus d'intérêts ” : marchés de capitaux et gestion de patrimoine
Dans un contexte bancaire marqué par un ralentissement de l'activité de crédit, les banques canadiennes ont tiré parti d'une réorientation vers les marchés de capitaux et les activités de gestion de patrimoine. Elles ont su tirer parti d'un environnement favorable : hausse des marchés boursiers (augmentation mécanique des actifs sous gestion), une volatilité accrue (soutenant les volumes de transactions et les activités de couverture), ainsi qu’un reprise des activités de montage de prêts (génération de commissions sur les marchés des capitaux).
Cette évolution de la composition des revenus va bien au-delà d'un simple changement marginal. Elle permet de réduire la dépendance vis-à-vis du produit net d'intérêts (PNI) dans un contexte de normalisation des taux, tout en favorisant des sources de revenus moins gourmandes en capitaux. Il en résulte une un effet positif sur la rentabilité, le rendement des capitaux propres (ROE) étant soutenu par une augmentation des activités génératrices de commissions et par un effet de levier opérationnel plus marqué.
2. Qualité du bilan : une combinaison réussie entre le résultat net d'intérêts et le coût du risque
Un autre facteur déterminant a été la solidité structurelle des bilans des banques canadiennes, qui s'est traduite par deux dynamiques complémentaires.
Le premier est la marge d'intérêt nette. Entre juin 2024 et mars 2025, la Banque du Canada a abaissé ses taux directeurs à sept reprises, une évolution qui, en théorie, aurait dû entraîner une compression mécanique des marges. Dans la pratique, l'impact est resté limité, voire légèrement positif pour l'ensemble des « cinq grandes banques ».
Évolution des marges d'intérêt nettes par rapport aux encours des principales banques canadiennes (2024-2025, %)
Les banques ont bénéficié d'une asymétrie de réévaluation entre l'actif et le passif. Les coûts de financement ont baissé plus rapidement que les rendements des actifs, ce qui a mécaniquement soutenu les marges.
Du côté du passif, la rémunération des dépôts a rapidement diminué, suivant la tendance des taux directeurs. Cet effet est particulièrement marqué au Canada, où la structure oligopolistique du marché limite la concurrence pour les dépôts des particuliers. Il s’est accompagné d’une deuxième évolution favorable : un glissement des dépôts à terme vers les dépôts à vue (une hausse de 3 points de la part des dépôts à vue a été enregistrée parmi les ’ Big Five » entre fin 2024 et 2025, les hausses les plus importantes ayant été observées chez la Banque Scotia et BMO, avec des progressions respectives de 3,7 et 4,1 points). Dans un contexte de baisse des taux, les clients ont privilégié la liquidité au détriment du rendement, ce qui a encore réduit le coût moyen de financement des banques.
Du côté de l'actif, l'ajustement s'est fait de manière plus progressive. Une partie du portefeuille de prêts, en particulier les prêts à taux semi-variable, s'ajuste lentement, tandis que les marges dans le segment des entreprises restent solides.
La deuxième dynamique concerne la normalisation du coût du risque. Après un pic des dotations aux provisions début 2025, notamment en raison des tensions avec les États-Unis et d’un environnement macroéconomique incertain, une amélioration a depuis été observée. Cet assouplissement reflète la résilience globale de la qualité des actifs, une politique de souscription historiquement rigoureuse et une exposition relativement limitée aux segments les plus risqués. Cela est d’autant plus remarquable que les risques liés au crédit privé aux États-Unis semblent s’intensifier, ce qui suscite des inquiétudes chez les investisseurs.
3. La rentabilité plutôt que la “ croissance à tout prix ” : une stratégie gagnante
Un troisième facteur, de nature plus qualitative mais non moins déterminant, est la rigueur dans l'exécution.
Contrairement à certaines banques internationales, les grandes Les banques canadiennes ont toujours évité de se lancer dans une expansion internationale risquée, a maintenu une politique rigoureuse d'allocation des capitaux et a privilégié la rentabilité plutôt que la “ croissance à tout prix ”.
Ce positionnement se traduit désormais par des niveaux élevés de fonds propres (CET1), ce qui offre une importante une flexibilité tant en matière d'investissement que de rendement pour les actionnaires, ainsi que des ratios coûts/revenus compétitifs par rapport aux groupes de référence, ce qui témoigne des efforts d'optimisation réalisés par le passé.
Évolution des ratios CET1 des principales banques canadiennes (2024-2025, %)
Ce conservatisme stratégique constitue un avantage certain dans les conjonctures plus incertaines.
4. Un contexte de marché favorable aux banques canadiennes
Enfin, la performance boursière des « Big Five » a également bénéficié d’un facteur externe. Face à la persistance des incertitudes, les investisseurs se sont tournés vers des actifs offrant visibilité, rendement et maîtrise des risques.
Les banques canadiennes se sont naturellement démarquées dans ce contexte. Leur profil hybride, à mi-chemin entre les valeurs cycliques et les actions génératrices de revenus (grâce à des dividendes élevés), ce qui les rend particulièrement attractifs pour les investisseurs en quête de stabilité.
Cette dynamique se reflète directement dans les valorisations. Les capitalisations boursières des grandes banques canadiennes (même exprimées en dollars américains et donc pénalisées par des effets de change défavorables) ont affiché des hausses remarquablement fortes et homogènes, dépassant systématiquement +40% depuis début 2025. En comparaison, aux États-Unis, seules Goldman Sachs et Citi affichent des évolutions similaires.
L'Europe offre un contraste intéressant. Plusieurs acteurs majeurs, notamment ceux qui accordent une grande importance à la rentabilité, comme Santander ou UniCredit, ont également affiché de solides performances. Il convient toutefois de noter que, malgré un marché national bien plus restreint, RBC et TD occuperaient respectivement la deuxième et la troisième place en termes de capitalisation boursière sur le marché européen.
Capitalisations boursières des principales banques aux États-Unis, au Canada et en Europe au 23 avril 2026, et évolution depuis le 1er janvier 2025 (en milliards de dollars américains et en %)
La surperformance des banques canadiennes depuis 2025 s'explique donc par une conjoncture exceptionnelle : un modèle défensif avec des revenus plus diversifiés et une dépendance moindre vis-à-vis des revenus d'intérêts nets, une discipline d'exécution constante et un environnement de marché qui, paradoxalement, a récompensé la prudence.
Mais cette phase pourrait bien avoir atteint ses limites. Les « Big Five » disposent actuellement d’un excédent de capital important. Cela les confronte inévitablement à des choix stratégiques, tels que privilégier les distributions aux actionnaires au risque de freiner la croissance, accélérer les initiatives liées à des acquisitions transformatrices (comme l’illustre la consolidation en cours autour de la Banque Nationale) au prix d’une augmentation des risques, ou investir massivement dans la technologie (en particulier l’IA) afin de transformer durablement leur modèle opérationnel.
Ces options ne s'excluent pas mutuellement, mais elles sont soumises à des contraintes, tant en termes de capital que de mise en œuvre.
Nicolas Darbo – Associé, Accuracy
Michael Craniotakis – Responsable senior, Précision
Comment les cinq grandes banques canadiennes ont surpassé l'indice S&P 500 dans un contexte difficile