Dans cette édition de l'Economic Brief, nous examinons trois thèmes urgents qui façonnent le paysage économique mondial : l'érosion des valeurs refuges traditionnelles sur les marchés financiers, l'écart croissant de productivité entre l'Europe et les États-Unis, et les compromis réglementaires qui pourraient définir l'avenir de l'Europe.
Dépréciation : une crise de confiance dans les valeurs refuges
Depuis plus d'un an, les marchés financiers affichent des signes de ce que les analystes appellent le ‘ débasement trade ’, c'est-à-dire une méfiance croissante à l'égard des actifs historiquement considérés comme sûrs en période de turbulences, tels que les bons du Trésor américain et le dollar. Cette évolution reflète des doutes plus profonds quant à la capacité des gouvernements à honorer leurs dettes et pourrait marquer un nouveau chapitre dans le système monétaire international, qui repose sur la domination du dollar depuis la fin de l'étalon-or en 1971.
Or et devises étrangères

Sources : FMI, Accuracy
Les principaux symptômes de cette tendance sont les suivants :
- un dollar plus faible, en baisse de plus de 101 TP3T depuis début 2025 ;
- une accentuation de la courbe des taux souverains, indiquant des préoccupations relatives aux risques à long terme ;
- hausse des prix des valeurs refuges telles que l'or et même certaines cryptomonnaies.
Ces symptômes ont des causes structurelles. Nous pourrions mentionner le changement de stratégie des États-Unis, qui tirent parti de leur position dominante pour exercer une pression sur leurs rivaux, le scepticisme croissant à l'égard des politiques budgétaires dans les économies avancées, ou encore l'émergence d'un monde multipolaire, qui suscite des craintes d'instabilité plutôt que d'équilibre.
Si les facteurs cycliques et l'essor du marché tiré par les technologies continuent d'assurer une certaine continuité, la position de l'administration Trump accentue cette rupture. La transition est en cours, mais il faut s'attendre à quelques turbulences et à des signaux erronés.
Productivité : le fossé transatlantique en matière d'innovation
Une étude récente de la Réserve fédérale américaine met en évidence une réalité frappante : si le Royaume-Uni, la France et l'Allemagne avaient suivi le rythme des innovations intégrées dans les investissements depuis 2000 aux États-Unis, leur productivité serait supérieure de 30 à 100 %, et leur PIB aurait augmenté de 4 à 11 %. L'écart ne concerne pas le volume des investissements, mais leur qualité technologique et la rapidité de leur adoption, domaines dans lesquels l'Europe accuse un retard structurel.
PIB réel par habitant

Productivité horaire

Sources : FED, Accuracy
Pourquoi ? Les analystes soulignent les raisons suivantes :
- contraintes réglementaires qui ralentissent l'agilité entrepreneuriale ;
- des mesures de protection des travailleurs qui augmentent le coût de l'échec, décourageant la prise de risques et l'innovation radicale ;
- La recherche et le développement ont été réorientés vers des produits matures, ce qui a limité les avancées significatives.
Le rapport Draghi (2024) a relancé le débat sur la compétitivité, mais le défi demeure : comment l'Europe peut-elle adapter son modèle social pour répondre aux besoins de flexibilité et d'innovation ?
Le dilemme réglementaire : productivité ou démocratie ?
Les appels à la déréglementation se font de plus en plus pressants, en particulier dans le secteur technologique, qui considère les réglementations telles que la loi européenne sur l'IA comme des obstacles au progrès. Cependant, ces réglementations remplissent des fonctions essentielles, allant de la protection des libertés individuelles à la prévention des excès technologiques indésirables.
L'Europe est confrontée à un exercice d'équilibre délicat : si elle assouplit trop la réglementation, elle risque de compromettre les garanties démocratiques ; si elle maintient sa rigidité, elle risque de prendre davantage de retard en matière de productivité et de compétitivité.
En fin de compte, l'Europe pourrait être structurellement condamnée à une croissance plus lente si elle ne parvient pas à concilier l'innovation avec ses valeurs fondamentales.