Le développement durable a profondément transformé le secteur de l'hôtellerie. Un mouvement de plus en plus important pousse désormais les hôtels et les complexes touristiques à se tourner vers un objectif plus ambitieux : en s'attachant activement à la restauration et à la régénération des milieux naturels dont ils dépendent, tout en valorisant et en soutenant les communautés qui vivent, travaillent et interagissent avec l'hôtel.
En réalité, le secteur de l'hôtellerie-restauration repose sur une promesse simple : accueillir, héberger et créer des expériences qui donnent le sentiment, ne serait-ce que brièvement, d'être à sa place.
Mais derrière cette promesse, une contradiction ne cesse de s'accentuer. Les hôtels et les complexes touristiques dépendent entièrement de la vitalité des lieux où ils sont implantés : Elles dépendent d'une eau propre, d'un climat stable, d'économies locales dynamiques et de cultures vivantes. Et pourtant, le modèle dominant de développement du secteur hôtelier a bien plus puisé dans ces systèmes qu’il n’y a apporté en retour.¹
Le développement durable a apporté une réponse, mais – d’une manière générale – a favorisé une culture du « zéro net » (c’est-à-dire un équilibre entre les externalités négatives générées par une entreprise et les actions positives qu’elle met en œuvre pour les compenser) ; en revanche, le mouvement de régénération, en plein essor, s'intéresse à l'impact net positif sur les écosystèmes naturels et sociaux interconnectés qui entourent l'entreprise : plutôt que de rechercher un résultat à somme nulle, les principes de régénération s'interrogent sur la question de savoir si la présence d'une entreprise dans un lieu génère plus de valeur qu'elle n'en consomme sur les plans naturel et social. Pas un équilibre, mais un excédent. Les écosystèmes sont en meilleure santé, la communauté est plus forte, la culture est plus dynamique, car l'entreprise contribue activement à la valorisation, à la restauration et même à la régénération du lieu et de ses habitants.¹
En résumé, l'hospitalité régénératrice s'attaque de front à la crise multiforme que nous traversons actuellement. Elle incarne une évolution d'une mentalité axée sur la « neutralité carbone » vers une approche « positive », où les entreprises s'emploient activement à restaurer et à renforcer les écosystèmes interconnectés qui les entourent et qui se trouvent en leur sein. Les structures d'accueil qui s'engagent en faveur de la régénération développent ce que nous appelons “ Place Intelligence ”: la capacité d'une entreprise à comprendre véritablement les écosystèmes naturels et sociaux au sein desquels elle opère et à y apporter sa contribution.
Les hôtels qui prennent ces questions au sérieux cessent de vivre dans leur bulle et s'ancrent dans leur environnement. Ils mettent en avant la nature et la culture locales comme une valeur fondamentale.
Cela trouve son origine dans ce que nous appelons “ L'intelligence humaine ”: l'écosystème relationnel qui relie un établissement d'accueil à ses clients et à sa communauté. Dans le cadre de l'accueil régénérateur, la « Place Intelligence » façonne cet écosystème, permettant ainsi des expériences authentiques et potentiellement transformatrices, ancrées dans la nature, la culture et la communauté locales. Conçue par les hôtes, pour les clients.²
Grâce à mon travail auprès d’hôtels qui aspirent à devenir régénératifs, j’ai pu constater un profond changement de mentalité. Ces organisations commencent à restaurer les écosystèmes locaux en plantant des arbres indigènes, en protégeant les espèces autochtones, en soutenant l’entrepreneuriat communautaire et en créant des emplois et des opportunités de formation dans le secteur de l’hôtellerie pour les habitants de la région.
Ce faisant, les salariés prennent de plus en plus conscience qu’ils font partie d’un écosystème vivant et qu’ils peuvent contribuer activement à sa vitalité.
Cela permet ainsi d'offrir des expériences plus authentiques aux clients, qui sont invités à participer et à contribuer à cette démarche de régénération.
La régénération n'est pas une nouvelle forme de développement durable : il s'agit d'un changement de paradigme pour le secteur de l'hôtellerie. Elle est, par nature, spécifique à chaque contexte et s'appuie sur les conditions propres à chaque lieu, et non sur un ensemble universel de mesures. La question n'est pas de savoir si vous disposez du budget nécessaire pour mettre en place un programme de renaturation. Il s'agit plutôt de savoir si vous comprenez suffisamment bien le milieu dont vous faites partie pour savoir quelle contribution vous pouvez y apporter.
L'hôtellerie régénérative ne se limite plus à une poignée d'établissements pionniers, tels que Playa Viva au Mexique ou Rock House en Jamaïque, qui ont été conçus dès le départ selon des principes régénératifs. Elle reflète une évolution plus large dans la manière dont les entreprises du secteur hôtelier définissent la création de valeur. Plutôt que de mesurer leur réussite uniquement à l'aune de leurs résultats opérationnels ou financiers, les organisations régénératrices évaluent leur capacité à renforcer les systèmes naturels et sociaux dont dépend leur activité. Cette approche nécessite une compréhension approfondie des réalités locales et un engagement à générer des résultats positifs tant pour les communautés et les écosystèmes que pour les visiteurs.³
Par conséquent, l’hospitalité régénérative n’est pas une tendance. C’est une réponse à des pressions structurelles qui ne sont pas près de disparaître. Il s’agit en fin de compte d’une orientation commerciale, et le changement qu’elle exige est bien réel : des horizons temporels plus longs, une responsabilité envers des parties prenantes qui n’apparaissent pas dans un bilan comptable classique, une humilité sincère quant à ce qu’une entreprise peut réellement contrôler. Mais l’opportunité est à la hauteur : permettre au secteur de l’hôtellerie-restauration de ne pas se contenter d’offrir des chambres, des petits-déjeuners et, à terme, des expériences, mais de devenir une force active pour le renouveau des écosystèmes, des communautés et, en fin de compte, des clients eux-mêmes.³
Alessandro Inversini – Professeur titulaire et vice-doyen chargé de la recherche et de l'innovation, EHL Hospitality Business School
« L'exactitude, ça ne ment pas » #16 – Regard académique