Redonner de la magie à l'Europe : l'Allemagne et la France peuvent-elles montrer la voie ?

Ce n'est pas une mince affaire pour l'Europe que de se confronter à l'image que lui renvoient les États-Unis, tel un miroir. Cela ne témoigne-t-il pas d'une économie en perte de vitesse, qui peine à conserver sa place parmi les grandes puissances mondiales, et qui laisse entrevoir un déclin civilisationnel ?

D'un point de vue économique, une comparaison à long terme du PIB par habitant, exprimé simplement en dollars et aux prix courants, aboutit à une conclusion sans appel : L'Union européenne représentait 65% du PIB par habitant des États-Unis en 1990, et à peine plus de 50% en 2024. La conclusion semble sans ambiguïté. Mais les apparences peuvent être trompeuses. Lorsque le PIB est corrigé de l'inflation et des coûtsdeSi l'on tient compte des différences liées à la durée de vie, l'écart disparaît presque : on passe de 65% à 63%. Un écart subsiste, mais il ne s'est pas creusé de manière significative. Ce phénomène s'explique en grande partie par le choix de société des Européens de travailler moins d'heures, associé à une productivité plus faible. Ce sentiment rassurant selon lequel “ il n’y a rien de nouveau sous le soleil ” peut néanmoins être trompeur. Premièrement, cette stabilité apparente masque deux tendances opposées : un ralentissement relatif dans les pays traditionnels de l’UE et un rattrapage partiel de la part des nouveaux États membres. Mais ce processus de rattrapage n’est-il pas voué à s’essouffler ? Deuxièmement, la dynamique économique européenne s’est affaiblie depuis un certain temps, que ce soit en matière de productivité, d’investissement, de R&D ou d’adoption des nouvelles technologies. Une organisation sociale moins souple agit également comme un frein, tout comme la préférence collective pour des horaires de travail plus courts.

Dans le domaine des relations internationales, l'UE (tant ses institutions que ses États membres) peine à exercer une influence. C'est comme si son poids économique considérable ne suffisait plus. Pourtant, ce poids est comparable à celui de la Chine et dépasse de loin celui de l’Inde (de près de cinq fois), de la Russie (sept fois) ou du Brésil (neuf fois). Dans un monde de plus en plus ’ westphalien » – en référence à la paix de Westphalie de 1648, qui mit fin à la guerre de Trente Ans et marqua également la fin de l’unité religieuse en Europe (cujus regio, ejus religio) et qui, pourrait-on dire, a confirmé le pouvoir des États-nations – Le pouvoir politique de l'Europe reste insuffisant, notamment en matière de politique étrangère et de défense, ce dernier conditionnant désormais le premier. Les dépenses de défense de l'UE ont atteint $342 milliards en 2024 (Données de la Commission européenne), comparables à celles de la Chine ($314 milliards, SIPRI), bien supérieures à celles de la Russie (environ $149 milliards), mais nettement inférieures aux dépenses des États-Unis ($997 milliards). Les chiffres seuls ne reflètent toutefois pas toute la réalité. Le manque de cohérence entre les politiques de défense nationales, bien que la plupart des pays soient membres de l'OTAN, réduit probablement le rendement opérationnel de ces dépenses et perpétue la dépendance vis-à-vis de l'armée américaine. Cela a des répercussions évidentes sur la politique étrangère. L’administration Trump a imposé à l’Europe des accords commerciaux manifestement inégaux, et la dérive néo-isolationniste de Washington a encouragé la Russie à se livrer à des invasions chez ses voisins, sans craindre outre mesure de représailles occidentales. Cette maîtrise insuffisante des attributs du pouvoir finit par discréditer l'Europe aux yeux du gouvernement américain qui privilégie les relations bilatérales avec les États membres plutôt que le dialogue avec les institutions de l'UE. L'Europe ne peut prétendre de manière crédible à une place à la table du nouveau « Concert des nations » ; elle risque au contraire d'être reléguée dans la sphère d'influence des États-Unis.

Sur le plan civilisationnel, la critique formulée par la Maison Blanche à l'égard de l'Europe est sévère. On prétend que les priorités environnementales affaiblissent l'économie ; l'immigration mettrait à rude épreuve la cohésion sociale ; le postmodernisme, considéré comme un précurseur du « wokisme », est accusé de saper la culture politique occidentale en privilégiant les points de vue des minorités au détriment du consensus et en menaçant la liberté d'expression. Le déclin de la civilisation est jugé inévitable, à moins que l'Europe ne suive la voie tracée par l'administration Trump.


Tout le monde s'accorde à dire que l'Europe doit se remettre sur pied, mais certainement pas en suivant le modèle américain
, même si cela ne leur plaît pas forcément.

Tout commence par l'économie. Tout simplement parce que la réussite économique est une condition indispensable à l'influence géopolitique et aux réformes internes que l'UE doit mener. À mesure que les règles du jeu économique mondial évoluent, l'Europe se doit de s'adapter. Elle l'a déjà fait par le passé, notamment au cours des décennies où la réglementation néolibérale s'est traduite par une libéralisation des échanges, une plus grande ouverture des marchés, un renforcement des règles multilatérales et un transfert de pouvoir des États-nations vers des organismes dits « indépendants » (autorités de la concurrence, banques centrales). Aujourd'hui, en revanche, dans un contexte international devenu plus fragile et incertain, l'État fait son retour. Cela transparaît aussi bien dans la politique industrielle, qui vise à orienter l'activité économique, que dans la défense coercitive des intérêts nationaux partout où cela s'avère nécessaire à travers le monde.

Depuis les rapports Draghi et Letta, tous deux publiés en 2024, un large consensus s'est dégagé sur les mesures à prendre. Trois leviers se dégagent : le marché unique, la technologie et l'emprunt commun. Près de quarante ans après l’Acte unique européen, le marché unique reste incomplet. Une étude de la BCE publiée en 2025 estimait que les frictions persistantes équivalaient à des droits de douane pouvant atteindre 67% pour les biens et 95% pour les services. Si les barrières internes étaient ramenées aux niveaux américains, les estimations du FMI suggèrent que la productivité du travail pourrait augmenter de près de 7% en sept ans. L’Europe doit également se relancer avec détermination dans la course aux technologies critiques. Ne pas le faire entraînerait une dépendance excessive vis-à-vis de la Chine et des États-Unis. Les sommes en jeu, qu’il s’agisse d’investissements ou de R&D, sont colossales et ne peuvent être mobilisées par des États membres agissant isolément. Une mise en commun au niveau européen est inévitable. Il n’y a donc guère d’autre alternative : les grands projets d’investissement communs doivent être financés collectivement. La dette commune devient ainsi une obligation impérieuse.

Il appartient alors à la politique européenne de rendre possibles ces initiatives nécessaires. En s'appuyant sur une étude récente de l'ECFR (Conseil européen des relations étrangères, L'archipel européen : jeter des ponts dans une Europe post-occidentale¹, février 2026), L'opinion publique peut être classée en plusieurs grandes catégories, à savoir : “ Les faucons de l'euro ” (28% d'Européens) : pro-UE, critiques envers les États-Unis, favorables à une augmentation des dépenses de défense ; “ Les colombes de l'euro ” (21%) : pro-UE mais réticent à l'idée d'augmenter les budgets militaires ; “ Renegades ” (15%) : hostile à la fois aux États-Unis et à l'Union européenne, opposé à une augmentation des dépenses de défense ; “Les ” atlantistes » (12%) : globalement pro-UE mais s'alignant principalement sur les États-Unis, favorable à une augmentation des dépenses de défense ; “ Les nationalistes ” (12%) : critique à l'égard tant des États-Unis que de l'Union européenne, mais favorable aux dépenses militaires ; “ Les partisans de Trump ” (5%) : eurosceptique, pro-américain, prônant une augmentation des budgets de défense.

[1] L'échantillon de pays pris en compte comprend le Royaume-Uni et la Suisse.

Les points de vue des différentes écoles de pensée au sein de l'Union européenne

Source : ECFR, note d'orientation, février 2026

Comment peut-on former une coalition majoritaire ? C'est une question d'arithmétique, de convictions… et de mobilisation. En partant du principe que les rebelles, les nationalistes et les partisans de Trump ne joueront pas un rôle constructif, le bloc central est constitué d'eurosHawks (28%), Euroles « colombes » (21%) et les « atlantistes » (12%). Le premier doit se montrer moins hostile envers les États-Unis ; le deuxième doit accepter des compromis budgétaires en matière de défense ; et le troisième doit reconnaître que le succès de l'Europe passe par une plus grande distance stratégique vis-à-vis de Washington. Des compromis seront inévitables. Il se peut que les progrès ne soient pas faciles à réaliser. Si un consensus entre les 27 États membres s'avère impossible, une initiativegroupe Garde, à condition qu'il soit suffisamment grand, devra peut-être montrer la voie, ouvrant ainsi la voie que d'autres finiront par emprunter.

Cela nous amène à la question cruciale : un Franco peut-ilL’initiative allemande parviendra-t-elle à rallier la majorité des États membres à ce programme de réforme en profondeur ? Deux réalités fondamentales se dégagent : D'une part, l'opinion publique française et allemande partage une vision commune des menaces actuelles et des perspectives globalement compatibles quant à l'avenir de l'Europe ; d'autre part, leurs performances économiques divergent considérablement.

En matière de perception, la convergence est évidente. Les Allemands et les Français s'accordent largement tant sur leurs alliés que sur leurs adversaires. Il s'ensuit que leurs projets européens devraient être étroitement coordonnés. C'est le cas, mais pas tout à fait. Dans ces deux pays, une coalition d'EuroHawks, EuroLes « colombes » et les « atlantistes » constituent la majorité. Pourtant, en Allemagne, cette majorité est à l'aise (58% : 33%, 17% et 8% respectivement) ; en France, c'est marginal (51% : 26%, 18% et 7%). En effet, les groupes eurosceptiques, qu’il s’agisse des « Renégats », des « Nationalistes » ou des « Trumpistes », ainsi que les personnes sans affiliation politique, ont plus de poids en France qu’en Allemagne (respectivement 39% et 10% contre 35% et 7%). Environ 53% d’Allemands soutenant la coalition au pouvoir se déclarent pro-européens. En France, ce chiffre est inférieur de près de 10 points de pourcentage.

Quelles sont les questions qui préoccupent le plus les Français et les Allemands ?

Source : Conférence de Munich sur la sécurité, Rapport de Munich sur la sécurité 2022, 2025 et 2026
Note : Chaque graphique représente le pourcentage de personnes estimant qu'un problème particulier représente un risque imminent pour leur pays.

Qui les citoyens français et allemands considèrent-ils comme leurs alliés ou leurs adversaires ?

Source : Conférence de Munich sur la sécurité, Rapport de Munich sur la sécurité 2025 et 2026
Note : chaque chiffre représente la différence entre le nombre de personnes qui considèrent le pays en question comme un allié et celles qui le considèrent comme un adversaire

Les fondamentaux économiques divergent plus nettement – et ce, à l'avantage de l'Allemagne, la France étant souvent à la traîne, même si tCette analyse doit toutefois être relativisée au regard des récentes difficultés de croissance rencontrées par l'Allemagne. Entre 2022 et 2025, le PIB allemand a reculé en moyenne de 0,41 TP3T par an, tandis que le PIB français a progressé de 1,21 TP3T. Une économie mondiale moins ouverte, notamment en Chine et aux États-Unis, ainsi que la perte d’accès à l’énergie russe bon marché ont contraint l’Allemagne à repenser son modèle économique. Cette transition est coûteuse et prend du temps. Malgré tout, la situation économique et financière de Berlin reste plus solide que celle de Paris. L'Allemagne dispose des moyens de financer les fondements d'une renaissance européenne en grande partie grâce à ses propres ressources. La France, en revanche, ne peut s'empêcher de compter sur des financements au niveau européen, un mécanisme que l'Allemagne a toujours été réticente à adopter.

Une vision plus optimiste de la situation économique du côté allemand

Source : Accuracy, Macrobond, Eurostat, IMD

Comment, alors, la France et l'Allemagne peuvent-elles aller de l'avant ensemble ? Une convergence s’impose dans des domaines cruciaux tels que la défense (l’Allemagne mettant l’accent sur la “ responsabilité ” tandis que la France privilégie l“” autonomie », ce qui pourrait se traduire par une augmentation bien plus importante des dépenses militaires à l’est du Rhin qu’à l’ouest) et la gouvernance européenne (discipline budgétaire et révision des objectifs pour Berlin, contre un budget européen élargi et plus autonome pour Paris). Des engagements réciproques seront indispensables. La France doit rétablir l'ordre dans ses finances publiques de manière rapide, durable et crédible. L'Allemagne doit accepter de développer ses moyens d'action dans un cadre européen. Est-ce faisable ? Plus précisément, les équilibres politiques des deux côtés du Rhin le permettront-ils ?


Hervé Goulletquer, conseiller économique principal, Accuracy