Quel est votre seuil minimal acceptable de durabilité ?

En ce début d'année, s'il est une notion qui doit être mise en avant comme priorité dans toutes les discussions stratégiques lors des réunions des conseils d'administration et des comités exécutifs, c'est bien celle du seuil minimum acceptable de durabilité (SMAD).

Qu'entend-on au juste par ce concept ? Dans un monde où le repli géopolitique exacerbe les défis environnementaux et sociaux, des slogans comme "Drill, baby, drill" réapparaissent aux États-Unis et des résistances aux normes ESG émergent en Europe. Partout s'installe l'idée que durabilité et compétitivité s'excluent mutuellement et que la première risque de devoir jouer les seconds rôles dans un contexte économique tendu.

Pourtant, les faits sont là : six des neuf limites planétaires ont été dépassées et, si nous en doutions, les inondations de Valence ou les incendies de Los Angeles nous rappellent que les risques climatiques sont réels et qu'ils ne vont cesser de s'intensifier. Les premières quantifications évaluent l'impact de l'année dernière à près d'un point de PIB. De plus, une étude récente du Forum économique mondial et du BCG affirme que l'inaction climatique pourrait entraîner une baisse de 22% du PIB mondial d'ici 2100 et de 25% des bénéfices des entreprises d'ici 2050.

Toutes les entreprises sont donc confrontées à une double contrainte : répondre à leurs besoins économiques à court terme sans sacrifier leurs responsabilités à long terme. Alors, comment une entreprise peut-elle faire face à ces vents contraires ? En définissant son seuil minimal acceptable de durabilité, c'est-à-dire le seuil de rentabilité stratégique en dessous duquel ses pratiques nuisent irrémédiablement à son impact durable, tout en cherchant à maintenir sa longévité économique et sa compétitivité dans un contexte restrictif.

Cela suppose d'abord de regarder objectivement les risques et de quantifier les investissements nécessaires pour les couvrir. Prenons l'exemple des coûts de décarbonisation : lorsque l'on compare les investissements nécessaires au coût prévisionnel des émissions de carbone inévitables, les résultats sont éloquents. Dans la quasi-totalité des cas, l'inaction est, à moyen terme, un pari perdant, tant sur le plan économique que stratégique. Il est tout simplement plus coûteux de ne pas investir dans la transition que de mettre en œuvre un plan d'investissement "environnemental" significatif. Expliquer cela aux partenaires financiers d'une entreprise, chiffres à l'appui, permettrait de financer sa stratégie de durabilité.

Dans ce contexte, l'innovation pour créer de nouveaux modèles de valeur est également une priorité. L'exemple de Nexans est particulièrement inspirant à cet égard. En 2018, l'entreprise française de câbles électriques était en difficulté et a décidé de transformer son modèle économique en intégrant des critères ESG dans sa stratégie. Le résultat ? Nexans a pu quadrupler sa capitalisation boursière en cinq ans, tout en atteignant ses ambitieux objectifs de décarbonisation.

En matière de réglementations et de normes ESG, il est urgent de prendre du recul par rapport à l'idéologie et aux tensions pour adopter une approche pragmatique. Il faut en apprécier les aspects positifs et surtout en faire un véritable outil de pilotage stratégique. L'Europe présente une proposition de simplification des normes de durabilité qui nous met sur la bonne voie : celle qui intègre les questions ESG dans les réflexions stratégiques, nous faisant passer d'un reporting formel à une véritable transformation. Ici, simplification rime avec ambition !

Bien entendu, le seuil minimal acceptable de durabilité variera selon les secteurs. Mais il les concerne tous. Souvenez-vous, Patrick Pouyanné, PDG de Total Energies, soulignait à la veille de la réélection de Donald Trump qu'une dérégulation excessive "n'aiderait pas l'industrie pétrolière et gazière" ; au contraire, elle la "diaboliserait" devant l'opinion publique - car la partie "acceptable" du seuil minimal acceptable de durabilité se mesure aussi à la sensibilité des différentes parties prenantes. Dans d'autres secteurs, comme celui de la santé, la priorité doit être donnée avant tout aux aspects humains. Il serait absurde que les hôpitaux, les maisons de repos ou les crèches doivent respecter le même niveau d'engagements environnementaux que les fournisseurs d'énergie, mais il serait tout à fait normal d'exiger davantage d'eux sur le plan social. Le seuil minimum acceptable de durabilité est parfois un maximum dans un domaine dont l'impact est limité.

La praticité et l'innovation ne sont pas facultatives : ce sont les outils qui permettent de progresser dans un monde de plus en plus incertain. Les entreprises doivent déterminer leur propre seuil minimal acceptable de durabilité, non seulement pour répondre aux crises actuelles, mais aussi pour garantir leur longévité dans un avenir où la rentabilité et la durabilité seront inextricablement liées - ou n'existeront tout simplement pas du tout.

Construire une stratégie durable : voilà un pari gagnant pour l'avenir.


Sophie Chassat - Associée - Accuracy
David Chollet - Associé - Accuracy