Construire ou bâtir ? Ces deux verbes semblent interchangeables, mais leur étymologie révèle une distinction subtile. Le premier vient du latin *construere*, qui signifie ‘ empiler par couches ’, une notion qui suggère l’ordre. Le second trouve ses racines dans les langues proto-germaniques : ‘ bastijan ’ signifiait ‘ réparer ’ et, par extension, « rafistoler ou assembler ». Son descendant allemand contemporain est « bauen », et historiquement, le mot « Bauer » désignait à la fois le constructeur et l’agriculteur. Peut-être y a-t-il donc davantage d'ambition dans la conception que dans la simple construction.
La plupart des économistes seraient d'accord avec cette hiérarchie. En France, l'INSEE (l'Institut national de la statistique et des études économiques) divise le secteur de la construction en quatre branches : les métiers spécialisés de la construction (691 TP3T de valeur ajoutée en 2023 ; chargés de rendre les ouvrages fonctionnels), le génie civil (171 TP3T), la construction de bâtiments (81 TP3T) et la promotion immobilière (61 TP3T).
Dans cette optique, ne faudrait-il pas, dans le célèbre dicton français ‘ quand le bâtiment va bien, tout va bien ’, remplacer le mot ‘ bâtiment ’ par ‘ construction ’ ? Probablement. Mais avant de se demander si cet adage est toujours d’actualité, il vaut la peine de se pencher sur ses origines, ne serait-ce que pour mettre en évidence une nouvelle source de confusion. Cette citation est attribuée à Martin Nadaud, un maçon du XIXe siècle qui devint député puis préfet, en grande partie grâce à de nombreuses années de travail assidu dans le cadre de cours du soir. Selon Jean-Marc Daniel, professeur émérite à l’ESCP Business School, les mots exacts de Nadaud étaient : ‘ Quand le bateau va bien, quand le bateau va loin, tout va bien ’. C’est le baron Haussmann qui s’est emparé de cette idée et lui a donné la formulation qui est aujourd’hui couramment utilisée. Bien sûr, en français, un « bâtiment » peut désigner un « bateau », tout comme il peut s’agir d’une maison, d’un immeuble ou d’un entrepôt. Néanmoins, un chantier naval ne ferait pas partie du secteur de la construction, même si l’on parle bien de « construction navale » (et aussi d’« architecture navale ») !
Une chose est claire : la pertinence de ce proverbe semble s'être estompée avec le temps. Cela s'explique tout simplement par le fait que la part du secteur de la construction dans la valeur ajoutée totale n'a cessé de diminuer au cours des dernières décennies.
La France en est un exemple éloquent. Ce secteur représentait 11% de la valeur ajoutée totale en 1950 et 13% en 1971 (son apogée), avant d'entamer un déclin marqué pour atteindre un peu plus de 5% aujourd'hui. De la même manière que l’on parle de la désindustrialisation de la France, on devrait peut-être aussi parler de sa déconstruction. C'est indéniable, mais il y a une nuance. Si l'on ne considère pas la valeur ajoutée mais la production – c'est-à-dire si l'on inclut la consommation intermédiaire nécessaire à la production (pour rappel, valeur ajoutée = production – consommation intermédiaire) –, le déclin observé depuis le début des années 1970 jusqu'à aujourd'hui est légèrement moins marqué : le poids relatif de la construction passe de 14% à 7%.
Cette augmentation de la consommation intermédiaire signifie qu'au fil du temps, les professionnels du bâtiment sont devenus davantage des assembleurs de composants fabriqués par l'industrie, ce qui représente un transfert d'activité, bien que partiel, du secteur de la construction vers celui de l'industrie manufacturière. Il faut toutefois reconnaître que le secteur de la construction a connu une croissance plus lente que l'économie dans son ensemble. Et en raison de cette relative stagnation, la dynamique économique globale s'est avérée plus faible, toutes choses égales par ailleurs. Cela suffit-il à invalider le proverbe ? Pas tout à fait, et ce pour deux raisons.
Tout d'abord, l'économie ne se résume pas aux tendances ; elle dépend aussi de la dynamique. Celle-ci peut se renforcer ou s'affaiblir, augmenter ou diminuer. Ces fluctuations, caractérisées par des points d'inflexion et des renversements de tendance, façonnent le cycle économique. Presque toutes les composantes de l'économie y jouent un rôle. Prenons l'exemple des prix : leur hausse peut dans un premier temps stimuler la croissance (acheter aujourd'hui ce qui coûtera plus cher demain), puis la freiner (l'inflation grignote d'abord le pouvoir d'achat avant de le dévorer si elle s'accélère de manière incontrôlable). Les ménages et les entreprises adaptent également leur comportement en matière de demande. Une confiance accrue favorise les décisions tournées vers l'avenir, ce qui se traduit par des investissements dans les équipements, les actifs incorporels et, bien sûr, la construction, tandis qu’une baisse de confiance produit l’effet inverse.
Enfin, il y a la politique économique : la politique monétaire en particulier, notamment la gestion des taux d'intérêt, qui influence l'offre et les conditions sur les marchés des capitaux, lesquelles déterminent à leur tour les choix d'investissement. En définitive, le lien entre l'investissement, en particulier dans le secteur de la construction, et l'activité économique globale est à la fois avéré et durable. Les États-Unis et la France en sont une illustration tout à fait convaincante.
SeEn effet, l'économie n'est pas uniquement déterminée par les flux. Les stocks jouent également un rôle important, par le biais des processus d'appréciation et de dépréciation.. Les économistes appellent cela « l'effet de richesse » : les ménages ont tendance à dépenser davantage lorsque la valeur de leur patrimoine augmente (et inversement). En France, le patrimoine des ménages a progressé plus rapidement que le PIB. Au cours des quelque 30 dernières années (1996-2024), alors que le PIB nominal a progressé de 1 341 TP3T, le patrimoine des ménages français a augmenté à un rythme plus de deux fois supérieur.
Leur valeur totale a atteint près de 17 000 milliards d'euros en 2024, contre un PIB d'environ 3 000 milliards d'euros. Plus précisément, trois évolutions retiennent l'attention :
- Une augmentation de 342% des actifs non financiers (principalement la construction – et plus précisément le logement – et les terrains), pour atteindre 9 900 milliards d'euros en 2024
- Une augmentation de 243% des actifs financiers (à 7 000 milliards d'euros)
- Après prise en compte de la dette, le patrimoine net des ménages s'élevait à 14 800 milliards d'euros en 2024, ce qui représente croissance de 296% depuis 1996.
Cette augmentation résulte principalement de deux facteurs : l'un lié aux flux (efforts d'épargne) et l'autre lié aux prix. Entre 1995 et 2023, la richesse financière nette des ménages français a plus que triplé (x3,4), les flux y ayant contribué à hauteur de plus de 50% et les effets de prix à près de 40%. Pour les actifs non financiers, cette répartition des rôles est plus difficile à déterminer, mais si l'on considère uniquement l'immobilier, les effets de prix semblent prédominants.
CLa construction constitue donc une composante majeure de la richesse des ménages – et de la richesse nationale. À long terme, sa valeur a tendance à augmenter, ce qui enrichit les propriétaires. Même si le lien avec l'évolution de la demande n'est ni direct ni linéaire, Ce phénomène d'accumulation de richesse fait office d'une sorte de réserve sur laquelle on peut compter en cas de difficultés.
Que ce soit d'un point de vue conjoncturel ou structurel, on peut raisonnablement défendre l'idée selon laquelle ‘ lorsque le secteur du bâtiment est en plein essor, la situation n'est peut-être pas si mauvaise que ça, après tout ’ !
Hervé Goulletquer - Conseiller économique principal, Accuracy
Accuracy Talks Straight #15 – Point de vue économique