Comme un seul homme

Parmi les éléments les plus fascinants, il y a la manière dont la société chinoise semble toujours réagir "comme un seul homme" : l'expression collective y est unanime. Certes, la nature du régime politique et son durcissement actuel à l'égard de l'expression de toute forme de singularité ou de démarcation y sont pour beaucoup. Néanmoins, la Chine a toujours représenté le contraire de l'individualisme et du communautarisme qui, en Occident, ont conduit à la perte du sens de l'intérêt général.

Pour se représenter ce mouvement collectif dans sa globalité, on peut penser à la phrase de Hobbes Léviathan avec la célèbre image du frontispice de l'ouvrage présentant le corps du roi composé de la masse des individus du royaume, qui, à y regarder de plus près, n'ont pas de visage, leur être étant entièrement tourné vers celui du souverain. Ce détail nous rappelle le danger d'utiliser des métaphores organiques pour parler des sociétés : elles peuvent bien prétendre signifier que si les parties sont là pour le tout, le tout est aussi là pour les parties ; mais souvent les parties finissent par se recroqueviller devant le tout...

Une ruche ou même une murmuration (phénomène naturel observé chez les grandes bandes d'oiseaux ou les bancs de poissons qui se déplacent de concert, chaque animal semblant suivre une sorte de chorégraphie préparée à l'avance, sans qu'aucun individu ne dirige le mouvement) pourraient également fournir, à première vue, des images évocatrices des mouvements collectifs dont les Chinois sont capables. Mais, bien sûr, il ne faut pas s'attarder sur ces analogies animales que l'ethnologue Claude Lévi-Strauss considérait à juste titre comme le début de la barbarie, puisqu'elles reviennent à nier la qualité humaine de l'autre culture.2

Si aucune de ces métaphores ne constitue un modèle souhaitable, il n'en reste pas moins que cette manière de fonctionner "comme un seul homme" nous renvoie un miroir négatif : comment sortir de l'impasse de la "société des individus" (Norbert Elias), qui caractérise un modèle de société occidentale où tout intérêt supérieur semble avoir été perdu ? Comment retrouver une sorte d'élan collectif ? Et si nos élans individuels nous faisaient d'abord désirer un élan collectif ?3 Sortir de l'individualisme ne signifie pas anéantir l'individu, c'est une invitation à ne plus se regarder seul et à aller vers des réalisations communes. Entre l'Occident et la Chine, entre l'atomisme et le holisme, une troisième voie est possible.

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1 François Jullien, Traité de l'efficacité (1996).

2 Claude Lévi-Strauss, Race et histoire (1952).

3 Sophie Chassat a récemment publié Élan Vital : Antidote philosophique au vague à l'âme contemporain, éditions Calmann-Lévy (octobre 2021).


Sophie Chassat - Philosophe et associée - Wemean
Accuracy Talks Straight #3 - Le coin culturel