Pas seulement une transition, une transition juste

Introduction : qu'est-ce que la "transition juste" ?

Le changement climatique, ainsi que les mesures de transition écologique, feront des gagnants et des perdants, exacerbant les inégalités sociales et les frustrations à l'échelle locale et mondiale.

Le concept de "transition juste" relève ce défi en décarbonisant les économies mondiales d'une manière équitable pour les personnes et les pays. Au niveau local, il s'agit de passer à des économies plus durables sur le plan environnemental, de minimiser les dommages causés aux travailleurs ou aux régions qui dépendent de secteurs à forte émission de carbone et de créer des possibilités de travail décent et d'emplois verts de qualité pour tous. Au niveau mondial, il s'agit également de mobiliser des ressources financières supplémentaires pour aider les pays en développement à s'adapter aux événements extrêmes liés au changement climatique et à passer à des modèles économiques plus durables.

La métaphore du "Doughnut" de l'économiste Kate Raworth illustre cette situation 21st siècle : répondre aux besoins de tous dans les limites de la planète. Nous devons veiller collectivement à ne pas dépasser la pression que nous exerçons sur les systèmes vitaux de la Terre - le plafond environnemental ; parallèlement, nous devons veiller à ce que personne ne manque des éléments essentiels à la vie - le fondement social. La transition juste englobe tout cela.

Illustration 1 : Le beignet des frontières sociales et planétaires (2017)

Source : https://www.kateraworth.com/doughnut/

Ce à quoi nous sommes confrontés, ce n'est pas seulement une transition, mais les défis associés à une transition juste.

1.Les COP précédents et les initiatives en cours

A. JUSTE UNE TRANSITION VERS LES FLICS

Le concept de "transition juste" a été initialement défendu par les syndicats et comprend un engagement fort en faveur du dialogue social et des droits sur le lieu de travail. La notion de transition juste a été incluse dans l'Accord de Paris de 2015 lors de la COP21, et elle a été précisée dans les lignes directrices pour une transition juste, établies par l'Organisation internationale du travail (OIT).

En 2018, la Pologne a plaidé en faveur de la "transition juste" lors de la COP24, qu'elle a accueillie. La Pologne est fortement dépendante du charbon, avec de nombreuses personnes travaillant dans le secteur minier, et son besoin d'une transition juste est donc pressant. Le président polonais de la COP a appelé la conférence à prendre en compte les impacts socio-économiques négatifs de la transition dans un document, la Déclaration de Silésie sur la solidarité et la transition juste.

L'année dernière, lors de la COP27, les acteurs gouvernementaux et industriels ont montré qu'ils étaient conscients du "fossé de la dimension sociale" existant et de la nécessité de le combler. La COP27 a souligné l'importance d'une transition juste dans les réponses au changement climatique et a inclus de nouvelles initiatives sur la jeunesse, le financement et l'échange de connaissances. Pour la première fois, un pavillon, accueilli par la Commission européenne et l'OIT, a été consacré au thème de la transition juste. Deux défis principaux ont été relevés.

Tout d'abord, il s'agit de s'attaquer aux aspects sociaux de la transition vers une consommation nette zéro, avec des initiatives telles que le lancement d'un nouveau "Pacte pour des emplois verts pour les jeunes". Ce pacte vise à combler le déficit de compétences en matière d'emplois verts pour les jeunes des pays en développement. Une autre initiative a dévoilé un "outil de financement de la transition équitable pour les activités bancaires et d'investissement", développé avec la London School of Economics, afin d'aider les institutions financières à intégrer la dimension de la transition équitable dans l'ensemble de leurs activités.

Deuxièmement, la COP27 a également vu l'adoption de l'idée d'un fonds destiné à compenser les "pertes et dommages" subis par les pays en développement à la suite d'événements liés au changement climatique - avec de nombreuses questions sur ce que signifie la justice climatique à l'échelle mondiale... En effet, Historiquement, les pays du G20 ont émis la majorité des gaz à effet de serre (GES) à l'origine des crises climatiques ; cependant, ces émissions ont le plus grand impact sur les pays en développement. Qui doit payer quoi ? Telle était la question au centre des débats. Le financement doit-il être basé sur les émissions historiques de GES, sur les émissions actuelles ou sur le fait qu'un pays s'est enrichi grâce à l'extraction et à la vente de combustibles fossiles ? Malgré ces interrogations, l'idée a été lancée et la COP28 la concrétise, comme nous le verrons prochainement.

B. CADRES ACTUELS : LES EXEMPLES DU GREEN DEAL EUROPÉEN ET DE L'AFRIQUE DU SUD

Des cadres concrets visant à soutenir une transition juste ont déjà été mis en place dans le monde entier. L'annonce du Green Deal européen en 2019 comprenait des engagements visant à "ne laisser personne de côté". Le mécanisme de transition juste, qui fournit un soutien ciblé destiné à mobiliser environ 55 milliards d'euros, et le Fonds social pour le climat, qui devrait mobiliser quelque 25,4 milliards d'euros d'investissements, sont quelques-unes des principales mesures de l'UE annoncées à ce jour pour atténuer l'impact de la transition sur les régions les plus touchées, les personnes et les entreprises vulnérables.

Illustration 2 : Ne laisser personne de côté : l'ambition du Green Deal pour une transition juste

Source : https://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/HTML/?uri=CELEX:52019DC0640

Un autre exemple est le "Just Transition Framework" (adopté en mai 2022), un outil de planification pour réaliser une transition juste en Afrique du Sud. Il définit les mesures politiques et les engagements pris par les différents partenaires sociaux pour minimiser les impacts sociaux et économiques de la transition climatique et pour améliorer les moyens de subsistance des personnes les plus vulnérables au changement climatique. Il se situe au cœur des questions de développement climatique en Afrique du Sud et est considéré comme un modèle par de nombreux pays dans le monde.

2. COP28 : les enjeux de la transition juste

    1. L'ACTIVATION DU FONDS DES PERTES ET DOMMAGESLe jour d'ouverture de la COP28 à Dubaï a marqué une étape importante avec la création officielle et l'activation du Fonds "Pertes et dommages" créé l'année précédente. Les Émirats arabes unis ont été le fer de lance des contributions en s'engageant à verser 1,4 milliard de tonnes au fonds, rejoints par l'Allemagne pour le même montant. L'Union européenne a promis un montant supplémentaire de 120 millions de livres sterling, le Royaume-Uni s'est engagé à verser jusqu'à 60 millions de livres sterling, les États-Unis ont offert 17,5 millions de livres sterling et le Japon a contribué à hauteur de 10 millions de livres sterling. Au total, cinq pays et l'Union européenne ont promis plus de 1,4 milliard de livres sterling pour créer ce fonds historique, soulignant ainsi le succès précoce de la COP28 dans la mobilisation de ressources pour les pays en développement touchés par le changement climatique. Toutefois, des questions subsistent quant à la manière dont ce fonds sera géré, qui en bénéficiera et quand.
  1. LE SECTEUR DE L'ÉNERGIE : AU CARREFOUR DE NOMBREUSES QUESTIONS LIÉES À LA TRANSITION JUSTELe passage à une économie à zéro émission de carbone devrait générer des millions de nouveaux emplois, tout en entraînant la disparition de nombreux autres. La grande majorité des emplois existants subiront de profonds changements. Cette vague de restructuration sans précédent aura des répercussions variées dans plusieurs domaines, tels que les compétences requises, le sexe, l'âge, les types d'activités économiques, les secteurs industriels et les régions géographiques.

Avec d'autres industries telles que l'automobile ou la construction, le secteur de l'énergie sera l'un des plus touchés par la volonté de décarbonisation aux niveaux national et mondial. De nombreux défis pour le secteur de l'énergie sont également liés à des questions de transition juste :

1. Gérer une réduction ou une suppression progressive et équitable des combustibles fossiles (charbon, pétrole, etc.). Dans le contexte de la transition vers la décarbonisation, comment soutenir les secteurs, les régions et les travailleurs qui dépendent des combustibles fossiles ? Par exemple, dans le secteur de l'électricité à base de charbon, la plupart des emplois disparaîtront dans l'UE d'ici une décennie, et les effets régionaux seront difficiles ; plus de 90 % des emplois dans le secteur du charbon sont concentrés dans dix régions, dont quatre en Pologne. De son côté, l'Afrique du Sud doit passer d'un système de production d'électricité à base de charbon 90% à un système qui intègre les énergies renouvelables, telles que le solaire et l'éolien. C'est pourquoi le pays a décidé de lancer le programme Just Energy Transition (JET), qui vise à rendre le processus de transition vers un meilleur système énergétique aussi équitable et juste que possible. La COP28 vient de voir naître une coalition pour accélérer la sortie du charbon : le Coal Transition Accelerator. Sous l'impulsion de la France, du Canada, de l'Union européenne, des États-Unis et de l'Indonésie, cette coalition s'engage à créer une commission de transition du charbon chargée de débloquer des fonds publics et privés pour soutenir la transition du parc de centrales au charbon existant.

2. Accompagner la croissance de l'emploi liée à la décarbonisation. Pour être en mesure de limiter le réchauffement climatique à +1,5°C, la capacité de production d'électricité renouvelable devrait tripler d'ici 2030 : la transition s'accompagnera d'une demande croissante de compétences dans le secteur des énergies renouvelables et de l'efficacité des ressources. Comment en faire une opportunité pour créer des emplois de qualité, inclusifs et respectant tous les droits essentiels des travailleurs ? Comment la formation, le recyclage et l'amélioration des compétences peuvent-ils être mis à la disposition de l'ensemble de la main-d'œuvre pour que personne ne soit laissé pour compte ?

3. Assurer un accès universel à l'énergie. Les objectifs de réduction des émissions de GES et d'accès rapide à l'énergie pour tous peuvent être considérés comme quelque peu incompatibles. Dans le secteur de l'énergie, on voit bien comment les objectifs sociaux peuvent entrer en tension avec les objectifs climatiques. Par exemple, 940 millions de personnes dans le monde (13% de la population mondiale) n'ont pas accès à l'électricité. Leur fournir de l'électricité augmentera inévitablement les émissions. Comment rendre l'électricité produite à partir de sources d'énergie renouvelables accessible à tous, partout, d'un point de vue économique et infrastructurel ?

4. Reconnaître le rôle et les droits des populations autochtones. Les communautés autochtones sont souvent confrontées à des défis importants face aux projets de développement énergétique. Il s'agit notamment de la perte de terres et de déplacements forcés dans le cadre de nouveaux projets énergétiques. Par exemple, le parc éolien du lac Turkana au Kenya, construit sur des terres autochtones sans le consentement de la communauté, a entraîné des migrations forcées, des conflits, des violences sexistes, l'insécurité hydrique et alimentaire, ainsi que la perturbation des traditions culturelles et linguistiques en raison de l'afflux d'ouvriers du bâtiment. Tout projet d'énergie renouvelable doit être élaboré en consultation avec les peuples autochtones et dans le respect de leurs droits.

Toutes ces questions expliquent pourquoi le secteur de l'énergie est au cœur d'une journée entière le 5 décembre 2023 à la COP28, dédiée simultanément à la transition juste, à l'énergie et à l'industrie, et aux peuples autochtones. Cette journée se concentre sur les leviers et les voies pour une décarbonisation rapide, la croissance de l'emploi et les opportunités économiques, ainsi que la transition juste sur l'ensemble des chaînes de valeur énergétiques et industrielles. Elle met en lumière le rôle des peuples autochtones - et renforce l'urgence d'une approche pleinement inclusive - dans la transition juste.

Conclusion : principes clés pour une transition juste

On espère donc que la COP28 parviendra à faire de la transition juste la nouvelle perspective pour relever les défis de la transition verte. Il est déjà clair que la "transition juste" est l'un des mots à la mode de la COP28. On peut l'entendre des dizaines de fois à chaque table ronde et, pour la toute première fois, le processus de la Convention des Nations unies sur le changement climatique comprend désormais un programme de transition juste qui doit être discuté. Mais, comme le souligne Sir Robin Budenberg, président du Lloyds Banking Group, la transition nette zéro ne sera effective que si sept principes sont respectés et que toutes les parties prenantes assument conjointement leurs responsabilités :

  1. Une politique gouvernementale solideNous avons besoin de plans "net zéro" qui garantissent que les objectifs climatiques sont atteints d'une manière qui protège les communautés contre les perturbations et exploite les opportunités.
  2. L'adhésion des entreprises et des institutions financièresLes entreprises doivent anticiper les risques sociaux et les opportunités de la transition et les intégrer dans leurs plans "zéro émission". Elles doivent encourager la participation de toutes les parties prenantes, y compris leurs travailleurs et les communautés au sein desquelles elles opèrent.
  3. Une approche régionaleLe rapport de la Commission européenne sur la transition vers l'économie sociale et solidaire indique qu'il est nécessaire d'adopter une approche locale pour intégrer les principes de la transition vers l'économie sociale et solidaire dans les politiques de l'énergie, de l'agriculture, du bâtiment et autres, de manière à refléter les besoins de chaque région et communauté.
  4. Des parcours sectoriels clairsL'Union européenne est un acteur majeur du développement durable : l'abandon progressif du pétrole et du gaz et l'augmentation des énergies renouvelables sont absolument essentiels. Mais tous les secteurs ont besoin d'une voie vers le zéro net qui inclut les principes d'une transition juste.
  5. Mobiliser des fondsle financement privé doit être mobilisé en faveur de l'objectif "zéro énergie" : il faut multiplier par cinq le financement au cours de la présente décennie - et nous devons intégrer les principes de la transition juste dans la finance verte.
  6. Mesures et indicateursLes mesures sont essentielles pour allouer les capitaux et les ressources, mais aussi pour éviter de "laver la justice" et empêcher qu'une transition juste ne serve d'excuse pour retarder l'action.
  7. Action mondialeLes pays en développement seront les plus durement touchés, et nous devons mobiliser des fonds par le biais de partenariats entre pays développés et pays en développement et donner la priorité aux efforts visant à attirer des fonds privés. Une transition juste doit être au cœur des plans "net zéro" de chaque pays.

Sophie Chassat - Senior VP Sustainability - Accuracy