Le dossier économique revient en 2024 avec deux sujets à l'honneur. Reprenant un thème de la dernière édition, nous nous penchons sur l'inflation et examinons comment son évolution actuelle se compare aux crises et tendances passées. Nous nous penchons ensuite sur les bénéfices des entreprises, en examinant en particulier les prévisions par rapport aux performances passées et en interprétant le degré de faisabilité de ces prévisions.
Comment vaincre l'inflation ? Pour répondre à cette question, inspirons-nous du document du FMI intitulé Cent chocs d'inflation : Sept faits stylisés, publié à la fin de l'année dernière. Ce document passe en revue plus de 100 épisodes de chocs inflationnistes survenus au cours des cinquante dernières années et tire sept conclusions qui peuvent être mises en œuvre pour faire face à l'inflation aujourd'hui. Ces sept "faits stylisés" sont présentés ci-dessous :

Exemple de trajectoires de politique en cas de chocs inflationnistes

La figure ci-contre donne des exemples concrets des trajectoires de politique adoptées après certains chocs inflationnistes au cours de la période, à savoir les trajectoires adoptées par les gouvernements britannique et français lors des épisodes inflationnistes de 1979 et 1974 respectivement.
L'exemple britannique suit immédiatement le second choc pétrolier qui a alimenté le second pic inflationniste de la décennie, lorsque l'inflation est passée de 5% à 15% dans le pays. Nous pouvons observer que la politique monétaire s'est considérablement resserrée, le taux d'intérêt réel passant de -5% en 1980, l'année suivant le choc, à +7% en 1984. Bien que la politique budgétaire soit restée relativement stable au cours de la période, le resserrement significatif et constant de la politique monétaire a été suffisant pour résoudre l'épisode. En conséquence du choc et des politiques mises en oeuvre, nous voyons cependant la croissance du PIB souffrir dans l'immédiat avant de retrouver les taux de croissance d'avant le choc de 3% à 5% ; le chômage, en revanche, a considérablement augmenté, passant de 5% à 12% au cours des cinq années analysées.
L'exemple français illustre une trajectoire typique de "célébrations prématurées". Dans ce cas, l'inflation monte en flèche en 1974 et les politiques monétaire et budgétaire se resserrent au cours des deux ou trois années suivantes pour tenter de la maîtriser. Ces mesures ont commencé à porter leurs fruits, l'inflation diminuant jusqu'en 1977. Cependant, alors que l'inflation semblait être maîtrisée, les politiques se sont à nouveau relâchées ; les taux d'intérêt réels ont baissé et ce qui était un équilibre budgétaire est devenu un déficit budgétaire. En conséquence, la tendance à la désinflation a échoué.
Passons à notre deuxième sujet : la question des bénéfices futurs des entreprises. Les bénéfices par action devraient augmenter aux États-Unis et en Europe d'environ 10% et 5% respectivement cette année, des taux qui devraient se poursuivre en 2025 et 2026. Deux points méritent d'être soulignés : (i) la croissance prévue est à peu près conforme à celle des six dernières années (croissance annuelle d'environ 11% et d'environ 8% respectivement) et (ii) il semble y avoir un élément proactif dans cette croissance, étant donné les chiffres de croissance du PIB d'environ 4% aux États-Unis et d'environ 3% dans la zone euro pour la même période de prévision.
Charges d'intérêts et d'impôts en part de l'EBIT

L'examen des performances passées nous aidera à mettre ces prévisions en perspective et à déterminer dans quelle mesure elles sont réalistes. Une étude publiée en juin 2023 par la Réserve fédérale et intitulée End of an era : The coming long-run slowdown in corporate profit growth and stock returns (La fin d'une époque : le ralentissement à long terme de la croissance des bénéfices des entreprises et des rendements boursiers), examine les 60 dernières années. Elle divise la période en deux : la période 1 couvre les années 1962 à 1989, époque du keynésianisme triomphant où la croissance du PIB (3,6%) a dépassé celle des bénéfices des entreprises (2,0%) ; la période 2 couvre les années 1990 à 2019, époque du néolibéralisme où les bénéfices des entreprises ont augmenté plus rapidement que le PIB (3,8% contre 2,5%).
Comment expliquer cette accélération des bénéfices dans une période de moindre croissance économique ? Selon l'étude, la réponse réside dans la réduction des charges fiscales et des intérêts sur la dette. Le graphique ci-dessus montre comment ces dépenses diminuent en proportion de l'EBIT sur la période de 60 ans analysée.
Mais si l'on prévoit que les bénéfices futurs des entreprises continueront à croître plus ou moins au même rythme que par le passé, cela n'impliquerait-il pas une réduction continue des charges d'intérêt et d'impôt ? Cela semble peu probable dans le contexte actuel de hausse ou de plafonnement des taux d'intérêt et de la mauvaise santé générale des comptes publics. Un autre mécanisme devra donc intervenir. Il pourrait s'agir d'une augmentation de la productivité, par exemple, même si les chiffres actuels laissent à désirer sur ce plan. Et si ce n'est pas le cas, il faudra changer les politiques publiques en faveur de la création de richesses par les entreprises. Compte tenu du coût élevé de la vie à l'heure actuelle, il n'est pas certain que de telles politiques soient socialement ou politiquement acceptables. En résumé, il serait sage de se demander d'où viendra la croissance prévue des bénéfices des entreprises.