Les incertitudes et les changements vont de pair

CONJONCTURE : comment garder le cap quand on navigue à vue ?

Dans un contexte où les repères s’estompent, maintenir le cap suppose avant tout de cerner l’incertitude. Le conflit au Moyen-Orient rappelle à quel point la géopolitique peut rapidement redéfinir les équilibres, sans désigner de vainqueur évident, mais avec des répercussions durables sur la confiance, l’énergie et les échanges. Dans le même temps, l’activité mondiale reste fragile, l’Europe peine à retrouver de l’élan et les signaux sectoriels demeurent contrastés. L’inflation, loin d’avoir disparu, impose encore une vigilance élevée aux banques centrales, contraintes de trouver un équilibre entre soutien à la croissance et crédibilité anti-inflationniste. Les scénarios de l’OCDE soulignent ainsi l’écart possible entre un choc temporaire et une perturbation prolongée. À cela s’ajoutent le choc chinois, le retour des politiques industrielles et les défis démographiques. Naviguer à vue ne signifie donc pas renoncer à la direction à suivre : c’est accepter des cartes imparfaites, multiplier les scénarios et préserver la capacité d’adaptation.

Guerre au Moyen-Orient : y a-t-il un vainqueur ?

1 – Les 14 engagements de l'accord entre les États-Unis et l'Iran signé le 17 juin : l'Iran en sort gagnant

2 – D’un accord à l’autre : un cadre moins restrictif pour l’Iran, mais au prix d’une guerre et de nombreuses destructions

  • Les États-Unis n'ont atteint leurs objectifs que de manière très partielle.
  • Les partenaires de la Région ont des raisons de douter du soutien américain.
  • L'Iran est affaibli, mais le régime reste en place (même s'il a sans doute évolué).
  • Ailleurs dans le monde : une Europe absente, tandis que la Chine et la Russie se réjouissent de ne pas avoir perdu un allié.
  • Aperçu : « Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois ». Le contexte géopolitique de l’économie reste à la fois incertain et en pleine mutation.
  • Une question, peut-être un peu extrême, mais que certains vont se poser : Un « moment Suez » pour les États-Unis ?

Activité sectorielle européenne

1 – Union européenne : faiblesse persistante de l'activité

Union Europe – Industrie : tendances futures

Sources : Accuracy, Commission européenne
Score Z : mesure l'écart d'une valeur par rapport à la moyenne, en écart-type. Plus le z-score est éloigné de 0, plus la valeur s'écarte de la moyenne historique (de manière positive lorsque le z-score est inférieur à 0, ou de manière négative lorsque le z-score est supérieur à 0).
Échelle de gauche : Plus un z-score est positif, plus la tendance est supérieure à la moyenne historique. Plus le z-score est négatif, plus la tendance est inférieure à la moyenne historique.
Échelle de droite : Même principe que l’échelle de gauche, mais les hausses excessives des prix, tout comme les baisses excessives, sont considérées comme négatives, d’où une couleur de plus en plus rouge à mesure que la donnée s’éloigne de 0.

Union Européenne – Services : tendances futures

Sources : Accuracy, Commission européenne

Union Européenne – Commerce : tendances futures

Sources : Accuracy, Commission européenne

Union Européenne – Construction : tendances futures

Sources : Accuracy, Commission européenne

2 – France : l'industrie serait-elle dans une situation moins critique ?

France – Industrie : tendances futures

Sources : Accuracy, Commission européenne

France – Services : tendances futures

Sources : Accuracy, Commission européenne

France – Commerce : tendances futures

Sources : Accuracy, Commission européenne

France – Construction : tendances futures

Sources : Accuracy, Commission européenne

3 – Allemagne : le commerce et le secteur de la construction en difficulté

Allemagne – Industrie : tendances futures

Sources : Accuracy, Commission européenne

Allemagne – Services : tendances futures

Sources : Accuracy, Commission européenne

Allemagne – Commerce : tendances futures

Sources : Accuracy, Commission européenne

Allemagne – Construction : tendances futures

Sources : Accuracy, Commission européenne

Premières indications sur l'évolution de l'activité au mois de juin

Les indices PMI de la zone euro affichent une légère amélioration, principalement grâce à un ralentissement de la baisse dans le secteur des services. Cela montre que l’économie tient encore le coup et pourrait éviter (de justesse !) la récession.

Le secteur manufacturier reste globalement stable : il connaît un léger ralentissement, mais continue de progresser, toujours soutenu par la constitution de stocks de sécurité.

On peut espérer une stabilisation du PIB au deuxième trimestre, accompagnée de signes de ralentissement de l’inflation. En effet, la baisse des prix de l’énergie commence déjà à se faire sentir au niveau des entreprises.

Indice PMI de la zone euro : apaisement des tensions et regain d’optimisme

Sources : Accuracy, S&P Global, Macrobond

Aux États-Unis, les indices d’activité s’améliorent à nouveau pour le troisième mois d’affilée, soutenus par un certain optimisme concernant la situation au Moyen-Orient.

Cependant, les inquiétudes concernant les perspectives économiques persistent, ce qui conduit les entreprises à réduire leurs effectifs pour faire face à la hausse des coûts. L’inflation des prix des intrants a ralenti, mais reste à un niveau historiquement élevé.

Enfin, le rythme de la croissance économique reste relativement faible par rapport à celui observé début 2026, avant le conflit. On constate un certain déséquilibre dans l’économie entre une demande atone dans le secteur des services et une forte croissance de la demande de biens manufacturés, cette dernière étant toujours soutenue par la constitution de stocks en prévision d’éventuelles perturbations des chaînes d’approvisionnement.

PMI États-Unis : toujours sur une pente ascendante, mais attention aux messages sous-jacents

Sources : Accuracy, S&P Global, Macrobond

Inflation

1 – Le prix du pétrole recule, mais les contrats à terme ne laissent pas entrevoir un retour à l'ancien statut statu quo ante

Brent – prix au comptant et à terme à un an : aplatissement des courbes,
mais le marché ne croit pas à un retour à la normale

Sources : Accuracy, ICE, Macrobond

2 – Les prix dans la zone euro : une baisse en chaîne de l’amont vers l’aval, mais la vigilance reste de mise

L’inflation a continué de progresser en mai pour s’établir à 3,2 % (contre 3 % en avril), dans un contexte où les anticipations d’inflation des marchés et des consommateurs restent élevées. Cette hausse se caractérise par :

  • Une forte contribution du secteur des services (1,62 point de % contre 1,38 en avril), notamment des services liés aux transports et aux loisirs.
  • Une part toujours importante de l'énergie (0,98 contre 0,99 en avril).
  • La contribution des biens industriels est en hausse (0,22 en mai contre 0,20 en avril).
  • Une contribution plus faible des produits alimentaires, de l'alcool et du tabac (0,35 contre 0,46).


Les prix à la production dans le secteur manufacturier ont également connu une forte hausse, s'établissant à 6,10 % en glissement annuel en avril, contre 3,70 % en mars et 0,30 % en février.

Poids des sous-secteurs dans l'indice des prix à la consommation (environ) :
  • Services : 45 %
  • Biens industriels hors énergie : 25 %
  • Alimentation, alcool, tabac : 20 %
  • Énergie : 10 %

Zone euro : des prix à la hausse de la production dans le secteur manufacturier

Sources : Accuracy, Eurostat, Macrobond

Zone euro : indice des prix à la consommation – ensemble

Sources : Accuracy, Eurostat, Macrobond

Zone euro : indice des prix à la consommation – cœur

Sources : Accuracy, Eurostat, Macrobond

Zone euro : anticipations d’inflation des consommateurs

Sources : Accuracy, BCE, Macrobond

Zone euro : anticipations d'inflation des marchés

Sources : Accuracy, Bloomberg

3 – Les prix aux États-Unis : une réalité gênante, mais des anticipations qui résistent mieux qu'en Europe

États-Unis : indice des prix à la consommation

Sources : Accuracy, Macrobond

États-Unis : l’effet loupe laisse entrevoir une mésaventure
accélération des prix à la consommation

Sources : Accuracy, Macrobond

Les indicateurs alternatifs de l'inflation suggèrent
des pressions sur les prix qui s’intensifient

Sources : Accuracy, Macrobond, Bloomberg

États-Unis : anticipations d’inflation des consommateurs

Sources : Accuracy, Macrobond, Fed de New York

États-Unis : les anticipations d’inflation témoignent d’une confiance dans le
caractère temporaire des chocs actuels

Sources : Accuracy, Bloomberg

Politique monétaire : États-Unis et Europe

Dans un contexte d’incertitude et de reprise de l’inflation, la BCE et la Fed se sont réunies pour ajuster leurs taux directeurs. Ainsi, alors que la BCE relève ses trois principaux taux de 0,25 point, la Fed choisit de maintenir sa position.

Première La BCE relève ses taux tandis que la Fed maintient sa position

Sources : Accuracy, BCE, Fed, Macrobond
Source : Bloomberg

1 – Banque centrale européenne : assurance

Pour la première fois depuis septembre 2023, la BCE a donc décidé de relever ses taux directeurs de 0,25 point après trois mois d’incertitude géopolitique.

L’objectif de cette hausse est de freiner la remontée de l’inflation, tout en gardant comme objectif les 2,1 % à 3,3 %. Cependant, la BCE revoit à la hausse ses prévisions d’inflation, en raison d’une inflation plus élevée que prévu pour l’énergie, mais aussi, dans une moindre mesure, pour les produits alimentaires, les biens et les services. La BCE conserve une attitude prudente quant à l’évolution de la situation, sans donner aucune indication sur l’orientation de ses prochaines décisions. En effet, les différents scénarios envisagés par les équipes de la banque centrale décrivent des contextes qui ne nécessitent pas tous la même réponse en matière de politique monétaire !

Source : BCE

2 – Réserve fédérale américaine : la première réunion du comité de politique monétaire sous la présidence du nouveau président

Un communiqué plus court, comportant un message et une omission : Il faut venir à bout de l'inflation et la tendance à la baisse concernant l'orientation du taux directeur est supprimée.

Des changements dans les prévisions économiques :

  • On s'attend à une croissance légèrement inférieure cette année (+2,2 % au 1er trimestre contre +2,4 % « prévu » en mars dernier).
  • Une hausse des prix plus forte cette année (+3,6 % en glissement trimestriel au lieu de +2,7 % en glissement trimestriel pour le déflateur des dépenses de consommation et +3,3 % en glissement trimestriel au lieu de +2,7 % en glissement trimestriel pour son composante de base — hors énergie et produits alimentaires —).
  • Il n'y aura pas de baisse du taux directeur cette année.
  • Une normalisation pourrait intervenir en 2027 et 2028, ce qui pourrait ouvrir la voie à une baisse modérée du taux directeur.
  • Si l’incertitude s’atténue quelque peu en ce qui concerne les perspectives de croissance économique et le taux de chômage, elle s’accroît en revanche en matière de prix et se maintient à un niveau élevé.
  •  

La politique monétaire actuelle est-elle restrictive ? Peut-être si l'on considère le marché immobilier, mais pas du tout si l'on se tourne vers les marchés financiers.

Les changements que le président Warsh souhaite mettre en place :

  • La « forward guidance » (orientation prospective) s'avère peu efficace dans un contexte de forte incertitude et les « Dots » (trajectoire attendue du taux directeur selon les projections des membres du comité de politique monétaire) doivent être « réexaminés ».
  • Le principe des conférences de presse, aujourd’hui systématiques après chaque réunion du comité de politique monétaire, pourrait être revu, ces réunions n’ayant lieu que lorsqu’un message important doit être transmis.
  • Des groupes de travail, dont l’objectif est d’amorcer des changements, sont créés. Ils portent sur : la communication, le bilan de la banque centrale, les données économiques à utiliser, la productivité et l’emploi, ainsi que la question de l’inflation.
  •  

Les marchés des taux d'intérêt ont reçu un message plus ferme que prévu. Les perspectives de baisse du taux directeur semblent être « mises de côté » et la courbe des taux s'aplatit.

États-Unis : aplatissement de la courbe des taux après une déclaration plus ferme que prévu de la Fed

Sources : Accuracy, Macrobond

Perspectives économiques de l’OCDE (juin 2026) : une incertitude persistante

1 – L'importance commerciale de la région du Moyen-Orient

Les pays du golfe Persique dans l’ééconomie mondiale
(soit % de la population mondiale)

Sources : Accuracy, OCDE

La place des pays du golfe Persique dans la logistique mondiale
(% : la solution logistique retenue à l'échelle mondiale)

Sources : Accuracy, OCDE

La place des pays du golfe Persique dans les matières premières
(% de l’approvisionnement mondial)

Sources : Accuracy, OCDE

2 – Les deux scénarios de référence

Source : OCDE

3 – … aux conséquences économiques potentiellement marquées

Un scénario de perturbations prolongées qui pèse sur la croissance

Sources : Accuracy, OCDE

Un scénario de perturbations prolongées entraînant une hausse de l'inflation

Sources : Accuracy, OCDE

Croissance du PIB mondial

Sources : Accuracy, OCDE

Inflation mondiale du G20

Sources : Accuracy, OCDE

Commerce extérieur chinois et politique industrielle

1 – Commerce extérieur chinois : évaluer l'ampleur du choc actuel

Commerce chinois par rapport au PIB mondial hors Chine (en %)

Sources : Accuracy, Fed

Évolution de la part de la Chine dans le commerce mondial
(taux annualisé
, au niveau de %)

Sources : Accuracy, Fed

Part des importations chinoises par région (en %)

Sources : Accuracy, Fed

Évolution de l’indice de similarité des exportations (ESI) de la Chine par rapport à certains pays développés : une question de compétitivité de plus en plus forte

Sources : Accuracy, Fed

Évolution de l’indice de similarité des exportations (ESI) de la Chine par rapport à certains pays émergents : divergences de spécialisation

Sources : Accuracy, Fed

2 – Changement d’époque : comment les politiques industrielles s’adaptent tant bien que mal

Ces deux chocs chinois ont eu des répercussions sur de nombreux pays à travers le monde, notamment l’Union européenne, avec laquelle la Chine est en concurrence dans un nombre croissant de secteurs (l’automobile ou l’industrie pharmaceutique, par exemple). Alors, comment réagir ?

Les dernières années nous donnent un premier aperçu. Alors que les chocs mondiaux se multiplient, les pays ont recours à des politiques industrielles pour tenter de préserver les garde-fous protégeant leurs industries. La guerre qui sévit actuellement en Iran en est un bon exemple : en l’espace de deux mois (de mars à avril 2026), le FMI a recensé près de 205 nouvelles politiques industrielles.

Cette nouvelle tendance existe déjà depuis quelques années, plus particulièrement depuis la pandémie de Covid, qui a mis en évidence un regain d’intérêt pour les mesures à caractère protectionniste. Ces politiques, principalement axées sur la résilience de la chaîne d’approvisionnement, la sécurité nationale et les enjeux géopolitiques, ont pour objectif de réduire progressivement la dépendance vis-à-vis des rivaux géopolitiques et de protéger les secteurs que chaque pays considère comme stratégiques.

Cependant, malgré des résultats plutôt convaincants à court terme, les effets positifs des politiques industrielles ont tendance à être de courte durée. En effet, les subventions accordées aux entreprises permettent dans un premier temps d’accroître les investissements en capital, mais leurs effets sur la productivité et la production s’atténuent rapidement, au point de pouvoir même s’inverser à terme. De plus, ces politiques réorientent généralement les ressources vers des entités ciblées, ce qui peut nuire à l’économie dans son ensemble, au détriment donc des acteurs les plus productifs. Enfin, la mise en place d’une politique industrielle par un pays peut inciter les autres à faire de même, ce qui conduit à une course coûteuse et inefficace à l’échelle mondiale.

Face à cela, pour atteindre les objectifs que se fixent les gouvernements, les réformes structurelles semblent bien plus adaptées. Les améliorations institutionnelles et réglementaires peuvent permettre d’augmenter la production dans les secteurs inefficaces jusqu’à 10 % à moyen terme (FMI). C'est cinq fois plus qu'avec une « simple » politique industrielle. Ainsi, les réformes structurelles profitent à tous les secteurs, évitent le risque de désigner des « champions » et améliorent même les chances de succès de la politique industrielle si celle-ci est mise en œuvre !

Le niveau des subventions industrielles varie considérablement d'une région à l'autre

Sources : Accuracy, OCDE

Subventions mondiales dans 15 secteurs industriels clés

Sources : Accuracy, OCDE

Évolution des subventions industrielles entre 2005 et 2024, qui montre une croissance continue

Sources : Accuracy, OCDE

Les subventions industrielles mondiales varient selon les secteurs

Sources : Accuracy, OCDE

Démographie : le paradoxe d'une population qui vieillit et d'un taux de dépendance qui s'améliore

La France, comme beaucoup d’autres pays, s’apprête à franchir le cap décisif d’un début de déclin démographique. Après avoir atteint un pic en 2037 avec 69,8 millions d’habitants grâce à l’augmentation du solde migratoire, l’INSEE prévoit un renversement de tendance, avec une population qui atteindra 65,9 millions en 2070, soit 3,2 millions de moins qu’en 2026. Cela rompt très clairement avec les scénarios précédents de l’INSEE de 2026 et 2010, qui ne prévoyaient pas de baisse de la population.

Évolution de la population française selon l'INSEE

Sources : Accuracy, INSEE

Contre toute attente, le taux de dépendance (qui mesure le poids des populations considérées comme « dépendantes » par rapport à celles en âge de travailler) semble s’améliorer dans le scénario de 2026 par rapport aux scénarios de 2021 et 2016.

Cela s’explique par des projections de migrations à court terme plus élevées, ce qui entraîne automatiquement une augmentation de la part de la population active et, par conséquent, une baisse du taux de dépendance. De plus, l’espérance de vie devrait augmenter de manière plus modérée, ce qui ralentira légèrement le vieillissement de la population par rapport aux anciens scénarios.

Cependant, avec un taux de dépendance qui continue d'afficher une nette tendance à la hausse, les enjeux liés au vieillissement de la population restent au cœur des préoccupations :

  • Le système des retraites, face à un nombre croissant de retraités qui vivent plus longtemps
  • Un marché du travail confronté à une main-d’œuvre de plus en plus réduite et à un nombre moindre de salariés cotisant au régime de retraite
  • Les finances publiques, avec un poids de plus en plus important des personnes âgées dans les dépenses (augmentation des aides sociales et besoin d’infrastructures adaptées)

Taux de dépendance : une population vieillissante

Sources : Accuracy, INSEE
Source : INSEE

Gros plan : l’économie et la géographie de l’immatériel

La multiplication des conflits pèse sur les échanges internationaux et pourrait réduire le rôle du commerce en tant que moteur de croissance. Toutefois, les évolutions en cours ne sont pas seulement le reflet de la géopolitique : elles s’expliquent également par l’essor des services, de l’immatériel et des industries de l’information. Dans les économies développées, le poids économique de l’industrie manufacturière recule tandis que progressent les services marchands, la R&D, les logiciels, les marques et les activités numériques. Cette dynamique se retrouve au niveau du commerce mondial, où les services croissent plus vite que les marchandises, portés par la numérisation et l’intelligence artificielle. De ce fait, la géographie des échanges change : la distance physique compte moins, tandis que la proximité institutionnelle, juridique, politique et culturelle devient déterminante.

Le monde change, et les tensions s'intensifient. Ainsi, à la fin du 1erier Au premier trimestre de cette année, 42 pays étaient engagés dans un conflit actif (actions armées d’une certaine ampleur entraînant des pertes humaines, qu’elles soient interétatiques, intra-étatiques, non étatiques ou extra-systémiques – un État opposé à un groupe armé non étatique en dehors du territoire de cet État –). Depuis 1989, ce chiffre n’avait jamais dépassé la barre des 40 (avec une moyenne légèrement inférieure à 30). Ainsi, Près de la moitié de la population mondiale est aujourd’hui confrontée à cette réalité violente qui Cela contribue évidemment à renforcer le sentiment de confrontation face au danger. Cela nuit aux échanges, notamment dans le domaine économique. ; et le commerce international ne serait plus un moteur de la croissance mondiale, mais risquerait désormais d’agir comme un frein. Il s’agit là d’un changement majeur dans l’environnement des affaires. L’hyper-mondialisation, définie comme une dynamique du commerce mondial plus forte que celle de la croissance mondiale, s’est atténuée à partir des années 2010, les deux grandeurs affichant alors des progressions assez similaires. Allons-nous désormais vers une hypo-mondialisation ?

La situation actuelle semble le laisser penser, avec la guerre qui fait rage dans le golfe arabo-persique. Dans un camp, et en 1ière d’un côté, les États-Unis, et de l’autre, même si c’est en 2eème ligne, la Chine et la Russie ; quant à l’Europe, elle s’interroge sur son positionnement sur la scène mondiale (alliée des États-Unis, mais avec une certaine « mélancolie » ou la tentation de se rapprocher du « non-alignement » – ni d’un camp, ni de l’autre – ?). Le modèle économique du « chacun chez soi » (moins de relations avec le reste du monde et sans doute aussi moins de barrières entre le secteur productif et l’État) ferait du commerce extérieur un moteur moins puissant de la croissance, par rapport à celui de la demande intérieure.

Croissance du commerce mondial* par rapport à la croissance du PIB

Sources : Accuracy, Banque mondiale, Macrobond

Il faut toutefois élargir notre perspective. Les changements actuels ou à venir dans le domaine des relations économiques internationales ne se résument pas à des tensions géopolitiques, ni même à des repositionnements politiques. Les changements structurels concernant les biens et les services, qu’il s’agisse de l’offre ou de la demande, doivent également être pris en compte.

On sait bien que, principalement dans les pays développés, le poids du secteur manufacturier a diminué au profit de celui des services marchands au cours des dernières décennies. Aux États-Unis, la valeur ajoutée manufacturière est passée de 17 % du total en 1995 à environ 11 % au cours de la 1ière au milieu de la décennie actuelle ; à l'inverse, celle des services marchands est passée de 50 % à environ 56 %. Dans le cadre de cette double évolution, il est important de s’attarder sur la dynamique propre à ce que l’on appelle les industries de l’information. Le champ d'application est large : il va de la fabrication d'équipements informatiques et électroniques aux services, comme par exemple les services informatiques et les médias, en passant par la commercialisation des produits concernés. Et la tendance est clairement au développement. Ainsi, au sein de l’Union européenne, sa part est passée, au cours de la période mentionnée, de moins de 5 % à près de 7 %. Aux États-Unis, la progression est passée d’un peu plus de 7 % à près de 9 %.

Secteurs regroupés au sein des industries de l'information

Source : OCDE

Part de la valeur ajoutée des industries de l'information* dans la valeur ajoutée totale

Sources : Accuracy, OCDE (base TiVA)

Passons de l’offre à la demande et concentrons-nous plus particulièrement sur l’investissement. On peut établir une double distinction. Tout d’abord, entre le matériel (ou tangible) et l’immatériel (ou intangible). Dans le cas des entreprises américaines, si l'on se réfère aux chiffres à taux de change constant pour 2025, ce premier poste (bâtiments et équipements) « représente » 56 % du total et le second (logiciels, R&D, marque, …) 44 %. Sachant que la dynamique de l’investissement immatériel est plus forte un peu partout dans le monde que celle de l’investissement matériel.

Investissement : la plus forte dynamique dans le secteur des actifs incorporels

Sources : Accuracy, WIPOO, LUISS

Ensuite, entre ce qui ressort des secteurs de l’information, de la R&D et des autres secteurs. Les premières « représentent » près de 30% du total aux États-Unis, contre un peu plus de 20 % pour les autres pays membres de l’OCDE. Avec, sur la période allant de 2007 à 2023, une dynamique de progression très favorable : une multiplication par environ 3,5 contre 2 pour la R&D et 1,3 pour le solde dans le cas des États-Unis (ailleurs dans la zone de l’OCDE, les coefficients multiplicateurs peuvent être estimés respectivement à 2,5, 1,4 et 1,3).

Part de l'investissement brut nominal par type d'actif, en % de l'investissement des entreprises (2023 ou dernière année disponible)

Sources : Accuracy, OCDE

Si le secteur des biens immatériels (intangibles) et les industries de l’information occupent une place de plus en plus importante dans les efforts d’investissement et contribuent donc progressivement davantage à la croissance économique, leur part dans le commerce extérieur ne peut, selon toute vraisemblance, que s’accroître. Revenons tout d’abord sur la distinction entre les services marchands et les biens manufacturés, présentée plus haut dans le texte. Selon le FMI, entre 2011 et 2023, le commerce mondial des services, en prix courants et en dollars, a progressé en moyenne annuelle de 4,7 %, contre 2,2 % pour celui des marchandises. Avec une approche différente (les variations ne sont plus comptabilisées en valeur, mais en volume), et En ne prenant en compte que les trois dernières années (de 2023 à 2025), l'OMC parvient à une conclusion très similaire. Les échanges mondiaux de services progressent plus rapidement : respectivement 7,5 %, 7,8 % et 5,3 % contre -0,9 %, 2,7 % et 4,6 % pour les marchandises transformées. L’OCDE, quant à elle, offre une vue d’ensemble des seuls pays du G20 (qui représentent toutefois quelque 85 % du PIB mondial). Les échanges de services entre ces pays étaient environ quatre fois inférieurs à ceux de marchandises au début de 2012 (un rapport de 1 à 4) ; à la mi-2025, ce rapport n’est plus que de 1 à 3. Intéressons-nous ensuite aux services intégrés aux industries de l’information et formulons deux remarques. Premièrement, le FMI précise que le rythme Ce constat reflète, entre autres, « l’importante croissance de la numérisation, qui facilite le commerce transfrontalier des services ». Deuxièmement, L’OMC souligne le rôle joué par la diffusion récente de l’intelligence artificielle (la période d’observation couvre les années 2022 à 2024) dans le développement des exportations de certains secteurs de services, notamment les télécommunications, l’informatique et les systèmes d’information, ainsi que les » autres services aux entreprises «.

Union européenne : estimations des exportations de services basés sur l'IA, par secteur, 2022-2024 (en milliards de $)

Sources : Accuracy, OMC

La transformation de l'économie se poursuit : d’une organisation axée sur les biens vers une autre davantage centrée sur l’immatériel. En fait, cette évolution s’accélère. Cela n'a-t-il pas des implications sur l'architecture des relations commerciales internationales ? Ne serait-ce que pour une seule raison, mais ô combien importante : les flux immatériels sont bien moins limités par la géographie. En ce qui concerne les marchandises, les « modèles gravitaires » expliquent les flux commerciaux par la taille des économies participantes et par la distance physique qui les sépare (la relation est inverse). Les échanges relevant de l'économie immatérielle sont bien moins soumis à cette « loi » de la gravitation. Les idées, les technologies et les services qui en découlent sont très largement échangés par voie électronique. La part des biens matériels dans la chaîne de valeur est réduite et ne constitue pas un obstacle aux interactions commerciales. L’offre, qui repose sur un mélange de capacités de création, de protection et de commercialisation, est en mesure de répondre à une demande située « très loin de là ». La distance, susceptible d'empêcher la relation contractuelle, est alors d'une autre nature. Il varie en fonction des normes et des règles juridiques en vigueur de part et d’autre, ainsi que du niveau de sécurité et de confiance lié à la transaction envisagée. La compatibilité des environnements institutionnels, politiques, voire culturels, devient essentielle. Cette proximité plus ou moins grande se mesure à l'aide d'une échelle de distance géopolitique et non plus physique. Celle-ci est généralement graduée en fonction de l'alignement des votes des pays membres à l'ONU.

D’un secteur à l’autre : le coût* de la distance physique diminue, tandis que celui de la distance géopolitique augmente

Sources : Accuracy, ECIPE

Le gamme de produits La structure de l’économie évolue. Elle accorde progressivement davantage de place aux services « modernes », aux technologies et à la R&D. La géographie des échanges internationaux s’en trouve et s’en trouvera modifiée. Plus que son ampleur, c’est le contenu de la mondialisation qui s’en trouve et s’en trouvera transformé. Sachant toutefois que cette organisation ne peut pas être à l’abri d’un niveau élevé de tensions internationales. On pourrait toutefois envisager que la distance géopolitique soit moins affectée que la distance physique, à condition que la logique des alliances ne soit pas remise en cause.


Hervé Goulletquer, conseiller économique principal, Accuracy