Il ne fait aucun doute que le monde est plus incertain et probablement plus dangereux. Le besoin d'une plus grande protection est perçu comme tel, ce qui se traduit dans de nombreux pays par la nécessité d'augmenter les budgets de défense. Prenons le cas de l'OTAN, où la référence de base actuelle pour les dépenses de défense est de 2% du produit intérieur brut. (PIB). L'objectif est de porter ce chiffre à 3,5%, voire 5% si l'on inclut toutes les dépenses liées à la sécurité extérieure (par exemple la protection des frontières, la mobilité militaire et la cybersécurité) en plus des dépenses militaires au sens strict.
Il est clair qu'il existe une marge de manœuvre entre ces deux valeurs. Par souci de simplicité, nous nous concentrerons ici sur la plus faible, qui concerne uniquement les dépenses militaires. L'objectif est donc de 3,5% du PIB, soit une augmentation de 1,5 point de pourcentage. Comment interpréter ces chiffres ? Une part de 3,5% du PIB est plus ou moins le ratio que l'OTAN dans son ensemble visait au début des années 1990. Le communisme s'était effondré et la guerre froide était confinée dans les livres d'histoire. Si le monde reste incertain, il semble moins dangereux. Quant à l'augmentation des dépenses de l 1,5 point de pourcentage, c'est précisément l'effort de réarmement moyen observé sur les 113 épisodes recensés entre 1870 et 2020à l'exception de deux événements exceptionnels survenus au 20e siècle : les deux guerres mondiales (Source : Kiel Policy Brief, février 2025). Il a fallu cinq ans en moyenne pour y parvenir.
Reste la question du financement. Nous savons que les comptes publics dans l'Atlantique Nord ne sont pas en très bon état. Deux séries de trois figures l'illustrent (2024 ; en pourcentage du PIB ; respectivement les États-Unis, le Royaume-Uni et la zone euro - source : OCDE, juin 2025) : 7,4, 6,0 et 3,1 pour les déficits budgétaires ; 123, 101 et 89 pour la dette publique. Et il faut garder à l'esprit qu'au sein de la zone euro, il peut y avoir des disparités importantes entre les États membres. A titre d'exemple, le solde budgétaire est de -2,7% du PIB en Allemagne et de -5,8% en France. Face à un impératif catégorique, ces restrictions devront être contournées, tant en termes budgétaires que financiers.
Commençons par la question budgétaire. En matière de défense, la question n'est pas perçue de la même manière de part et d'autre de l'Atlantique. Les dépenses militaires représentent 3,4% du PIB aux États-Unis, contre 2,3% au Royaume-Uni et 1,9% pour l'Union européenne. Le Vieux Continent a manifestement du pain sur la planche. Il sera nécessaire de repenser fondamentalement les règles de bonne gouvernance précédemment acceptées.
Compte tenu des enjeux (la sécurité et, par extension, l'avenir de la société), il convient de distinguer les engagements de dépenses : civil contre militaire ou, plus largement, gestion du présent contre préparation de l'avenir.
Nous devons accepter une double approche budgétaireLes États membres sont tenus de mettre en place des mécanismes de financement, par le biais de taxes obligatoires ou de mécanismes de financement affectés.
Notre vision de l'un ou l'autre, et des risques qui y sont associés, doit être différente en conséquence. Mais serons-nous en mesure de développer les outils d'analyse nécessaires ? nécessaires pour concevoir, justifier et gérer cette distinction ? Et le cas de l'UE soulève la question de savoir où les recettes ou le financement doivent être collectés : à Bruxelles ou dans les capitales des États membres ?
Passons maintenant à la question du financement, qui pose un triple défi.
- Financement des dépenses militaires, y compris investissement en amont et les opérations des producteurs d'équipements nécessaires
- Équilibrer les recettes fiscales et la dette en termes d'intervention publique, et de financement par fonds propres ou par emprunt pour piloter les processus de production des entreprises concernées
- Intermédiation bancaire (crédit) par rapport au financement par le marché des capitaux, en particulier par le biais d'obligations, mais aussi d'actions, afin de répondre aux besoins de financement de l'économie. les besoins en capitaux des entreprises.
AU-DELÀ DE CETTE TAXONOMIE, ZOOMONS SUR DEUX ASPECTS.
Premièrement, l'expérience passée montre que l'augmentation des dépenses de défense ne se fait généralement pas au détriment des dépenses sociales ou des initiatives de politique étrangère. En effet, elle est généralement obtenue par un mélange d'augmentation de la dette et d'accroissement de la fiscalité. avec une mise en garde importante sur ce deuxième point : plus l'effort à fournir est important, plus le rôle de l'emprunt est grand.
Deuxièmement, la mobilisation nécessaire de ressources financières supplémentaires soulève deux autres points. L'augmentation de l'endettement bancaire peut nécessiter des règles prudentielles plus souples et, éventuellement, un recours accru à la titrisation. pour "faire de la place" dans les bilans des banques. En outre, il peut être intéressant d'orienter les économies vers les dépenses militaires. Pour l'Europe continentale, il existe un excédent, comme le montre l'excédent quasi structurel de la balance courante de l'UE (2,8% du PIB en 2024). Le défi consiste à créer des fonds d'investissement suffisamment attractifs pour que le nécessaire devienne possible. Une initiative visant à créer de tels véhicules serait la bienvenue.
Supposons que tout cela soit mis en place. À quels effets macroéconomiques devons-nous nous attendre ?
En termes de croissance, l'effet multiplicateur de l'augmentation des dépenses de défense (c'est-à-dire la mesure de son impact sur la croissance) dépendra de nombreux facteurs. En aval, les autres paramètres, à savoir l'emploi, les prix, les balances du commerce extérieur et les taux d'intérêt (expansion du carré magique de Kaldor), seront affectés.
- Est-ce que cette augmentation de la demande publique au détriment de la demande privée (effet d'éviction) ? Cela nécessiterait une attention particulière au marché du travail et à la stabilité des prix, ainsi qu'au niveau des taux d'intérêt.
- Quelle est la part des achats militaires qui sera d'origine nationale ou par le biais d'importations ? Quel sera l'impact sur la R&D militaire et ses retombées dans le secteur privé ? (ce qui, en fin de compte, stimule la productivité) ?
- Le choix du financement n'est pas sans incidence : la dette par rapport à l'impôt. Mais il y a deux inconvénients. Premièrement, le recours à un endettement plus important ne doit pas entraîner une équivalence ricardienne (où les ménages et les entreprises anticipent des hausses d'impôts futures). Deuxièmement, si la fiscalité doit augmenter, il faut veiller à ne pas cibler les agents économiques qui ont une plus forte propension à dépenser.
L'éventail des possibilités est large. Pouvons-nous proposer une sorte de quantification ? Dans le cas de l'UE, la Commission a réalisé une simulation (The economic impact of higher defence spending, 19 mai 2025).
Les principales hypothèses retenues sont les suivantes :
- L'augmentation des dépenses militaires (1,5% du PIB) est introduite linéairement jusqu'en 2028 (un rythme rapide, à mon avis) ; elle reste ensuite supérieure à la nouvelle référence de 3,5% du PIB pour les décennies à venir.
- L'ensemble de l'effort est d'abord financée par la dette, puis la fiscalité prend progressivement le relais ; le ratio dépenses civiles/PIB reste inchangé.
- Les importations représentent 20% de l'augmentation des dépenses de défense.
- Seuls 10% des dépenses de défense contribuent à l'amélioration de la qualité de la vie. gains de productivité.
Selon ces hypothèses, l'impact sur les principaux indicateurs macroéconomiques serait le suivant :
- Par rapport au scénario de base, le PIB en 2028 serait supérieur de 0,3 à 0,6 point (et de 0,3 point en 2034) ; ce "saut" est modeste en raison des effets d'équivalence ricardienne.
- L'inflation n'augmenterait que de 0,2% grâce à l'intervention de la BCE.
- La dette publique augmenterait de 2 points de PIB d'ici 2028 et poursuivrait sa tendance modérément haussière jusqu'en 2032 avant de diminuer à mesure que la pression fiscale s'accroît.
- Les taux d'intérêt seraient plus élevés en raison de l'augmentation des primes de risque.
L'histoire racontée par la Commission européenne n'annonce que des changements macroéconomiques modestes. Faut-il y croire ?
Hervé Goulletquer, conseiller économique principal, Accuracy
Précision Talks Straight #13 - Point de vue économique