Le contexte international de ces derniers mois nous a rappelé une chose que nous avions un peu oubliée : la compétitivité des entreprises est avant tout une question d'énergie. Le coût de l'énergie et la prévisibilité de ses prix sont parmi les principaux leviers dont disposent nos gouvernements pour assurer un paysage attractif aux acteurs économiques et industriels. La France y a longtemps misé, grâce à son important parc nucléaire, qui fournit une énergie abondante, bon marché et décarbonée, ainsi qu'à ses considérables ressources hydroélectriques. En revanche, d'autres économies européennes, dont l'Allemagne, ont longtemps compté sur l'approvisionnement en gaz russe bon marché pour leur bouquet énergétique. Cette situation a volé en éclats.
Le conflit en Ukraine a clairement révélé la fragilité d'un système énergétique qui, tôt ou tard, aurait vacillé. Mais c'est la nécessité d'agir rapidement et résolument pour décarboner le mix énergétique européen qui change la donne : il faut consommer moins et plus efficacement, et privilégier les sources d'énergie non fossiles en quantité suffisante. Les investissements nécessaires pour y parvenir sont colossaux : la décarbonisation de la seule industrie française est estimée à 50 milliards d'euros, dont 30 milliards pour les 50 sites les plus émetteurs du pays. D'ici 2050, 210 milliards d'euros seront nécessaires pour décarboner l'industrie européenne, selon une étude d'Allianz Trade. Pour la première fois de leur histoire, les entreprises devront adopter des technologies énergétiques moins compétitives - car plus coûteuses - que celles qu'elles utilisaient jusqu'à présent. Certes, la décarbonisation offre de nombreuses opportunités de réduction des coûts, mais elles doivent encore être rigoureusement quantifiées.
Pourtant, la transition vers une énergie sans carbone n'est pas une option. Elle est essentielle si nous voulons relever les défis du changement climatique et respecter nos engagements d'être neutres en carbone d'ici 2050, comme le prévoit l'accord de Paris. La transition doit inclure tous les secteurs de l'économie. En effet, elle donne lieu à une concurrence nouvelle et féroce entre les grands blocs économiques mondiaux : l'Europe cherche la meilleure façon de riposter à l'Inflation Reduction Act (IRA) aux États-Unis, qui, malgré son nom, vise avant tout à promouvoir les sources d'énergie propres. Cela soulève une question majeure : comment l'Europe peut-elle combiner transition énergétique, décarbonisation et compétitivité ?
Action coordonnée au niveau européen
Une intervention ciblée des pouvoirs publics est indispensable. C'est une question de pragmatisme. Le plan France Relance du gouvernement français a apporté un soutien sans précédent à la décarbonisation de l'industrie française, avec 1,2 milliard d'euros de fonds publics alloués à 244 projets de décarbonisation des processus de production, d'efficacité énergétique et de production de chaleur renouvelable. Par effet d'entraînement, ce soutien public a généré près de 5 milliards d'euros d'investissements et pourrait permettre d'économiser 5% d'émissions de l'industrie - ce qui n'est pas négligeable, certes, mais il faut agir encore plus vite et encore plus fort. D'autres initiatives existent au niveau européen pour faciliter et accélérer les projets de décarbonisation par des mesures incitatives, mais soyons clairs : ce n'est pas aux pouvoirs publics - français ou européens - de financer la décarbonisation. Les pouvoirs publics doivent avant tout orienter et inciter pour que les industriels, les entreprises, les investisseurs et les consommateurs jouent finalement leur rôle.
Compte tenu de l'ampleur de cette transition, de sa dimension mondiale et des enjeux macroéconomiques qu'elle soulève, il semble plus approprié d'agir au niveau européen. Une action coordonnée pour le marché européen peut favoriser la décarbonisation de nos économies, tout en assurant une concurrence plus équitable entre nos entreprises et celles des autres pays.
La taille du marché européen et la "créativité réglementaire" de l'Union européenne sont essentielles, qu'il s'agisse du renforcement du système d'échange de quotas d'émission (ETS) ou des nouveaux systèmes adoptés dans le cadre du paquet "Fit for 55", comme le mécanisme d'ajustement aux frontières pour le carbone (CBAM). Ce dernier mécanisme est essentiel pour limiter la tentation du "dumping climatique" par les pays tiers, dont la Chine, et donc pour éviter de pénaliser les entreprises européennes face à des concurrents aux normes climatiques moins contraignantes.
Si ces mécanismes de régulation du carbone poussent en pratique les acteurs économiques à s'adapter, l'essentiel est ailleurs : dans la fixation des prix de l'énergie et l'organisation du marché européen de l'électricité. La réforme de ce marché a fait l'objet d'un accord provisoire en fin d'année, dans le but de soutenir le développement et le financement d'actifs énergétiques bas carbone. C'est le véritable signal que les investisseurs et les entreprises attendaient. Dans ce contexte, quelques mesures sont à surveiller : celles relatives aux contrats de différence (CfD) et aux autres formes d'accords d'achat d'énergie à long terme. Elles sont indispensables pour assurer une meilleure visibilité des coûts énergétiques à long terme pour les investisseurs, un revenu garanti pour les producteurs et une certaine stabilité pour les consommateurs finaux. C'est la clé pour stimuler l'investissement et encourager le financement de solutions énergétiques à faible teneur en carbone, avec des taux de rendement plus attractifs et démontrables.
Pour une transition technologique et énergétique
Encourager les investissements est donc une priorité pour assurer une décarbonisation efficace et financer les innovations à faible teneur en carbone dans le secteur de l'énergie. C'est essentiel si nous voulons maintenir notre qualité de vie et la croissance de notre activité économique, tout en limitant l'impact du réchauffement climatique. La transition énergétique est également un formidable terreau pour l'innovation. Elle stimule déjà le développement de nouvelles technologies : la production d'hydrogène vert ou jaune (produit à partir de l'énergie nucléaire), le captage et le stockage du carbone et la création de mini-réacteurs nucléaires, tels que les SMR ou les XSMR, sont autant de domaines dans lesquels l'Union européenne peut être à l'avant-garde.
Mais ne soyons pas naïfs : le financement de l'innovation est sans doute le plus grand défi des économies européennes, qui peinent parfois à suivre le rythme des États-Unis ou des pays asiatiques. Nous devons soutenir la recherche, le développement et la mise à l'échelle de ces nouvelles technologies, tout en veillant à ce que tous les secteurs de l'économie finissent par en bénéficier, des très petites entreprises aux grandes sociétés. Il est essentiel de créer des conditions plus favorables à l'investissement dans les technologies de décarbonisation. Plusieurs initiatives vont dans ce sens en France (le plan France 2030 et la loi sur l'industrie verte, adoptée en octobre par l'Assemblée nationale française) et au niveau européen (le Net-Zero Industry Act, récemment approuvé en première lecture au Parlement européen). Dans chaque cas, l'objectif est de renforcer et d'accroître la capacité de production européenne pour les technologies net-zéro, afin de les rendre plus compétitives et d'attirer les investissements. Ces initiatives doivent être saluées, car elles visent à stimuler et à soutenir l'innovation. Il faut maintenant espérer qu'elles restent aussi faciles que possible à comprendre et à mettre en œuvre pour les entreprises européennes, sans être submergées par des contraintes bureaucratiques.
La transition énergétique est indéniablement un défi économique autant qu'écologique. Pour dépasser le stade des grands engagements et en faire une réalité, il faut l'aborder comme un levier de performance, de compétitivité et d'innovation. Enfin, il faut garder à l'esprit que la décarbonisation ne peut se limiter à la seule énergie. . Une décarbonisation durable et efficace de nos industries passe aussi par le financement d'une mobilité et de chaînes d'approvisionnement moins émettrices de carbone, tout en enclenchant une véritable économie des ressources, avec une plus grande circularité dans la consommation d'eau et de matières rares notamment. Pour tous ces défis, il est essentiel de consolider les modèles d'affaires et de démontrer le potentiel d'investissement.