Notre quête actuelle du naturel multiplie les paradoxes qui semblent la vouer à l'échec.
Le premier paradoxe se traduit par une expression qui n'est pas loin de l'oxymore : s'il faut chercher le naturel, n'aboutit-on pas à l'inverse ?
Dans son Livre du courtisan (1528), une sorte de guide pour la parfaite honnête homme de la Renaissance, Baldassare Castiglione recommande à ses lecteurs de faire preuve d'imagination. sprezzaturaIl s'agit d'un air naturel de nonchalance qui peut "dissimuler la conception et montrer que ce qui est fait et dit l'est sans effort et presque sans réflexion". Il conclut en ces termes : "L'art véritable ne semble pas être de l'art : L'art véritable n'a pas l'air d'être de l'art ; il ne faut rien faire de plus que de cacher l'art, car s'il est découvert, il détruit tout à fait notre crédit et nous fait perdre de l'estime. Le naturel apparaît donc comme le résultat d'un art très sophistiqué : quel effort devons-nous faire pour paraître naturels !
Le second paradoxe est le suivant : jamais nos modes de vie ultra-urbanisés et digitalisés ne nous ont autant éloignés de la nature, et pourtant nous cherchons à nous réapproprier toutes les valeurs associées à cette nature. Simple, frugal, sain, vegan, nu, néo-rural : à travers ces adjectifs, nous célébrons les vertus du "naturel" dans nos manières de consommer, de nous habiller, de manger, de fantasmer nos modes de vie. Mais le naturel n'est pas la nature...
Le journaliste américain Richard Louv, auteur de Le dernier enfant des bois (2010), a créé l'expression "trouble déficitaire de la nature" pour désigner les maux résultant de notre déconnexion croissante de la nature : "Le trouble déficitaire de la nature décrit les coûts humains de l'aliénation de la nature, parmi lesquels : une diminution de l'utilisation des sens, des difficultés d'attention et des taux plus élevés de maladies physiques et émotionnelles. Ce trouble peut être détecté chez les individus, les familles et les communautés". Louv montre que, loin d'être un moyen de renouer avec la nature, la célébration de la nature nous en éloigne : Plus une société se tourne vers le naturel, plus elle s'en éloigne. La quête du naturel est l'alibi parfait pour se dédouaner de notre indifférence à la destruction de la nature. C'est l'illusion de ceux qui ont perdu leur paradis pour toujours".
En d'autres termes, la quête du naturel nous dénature ; nous devrions la remplacer par la quête de la nature. D'abord parce que c'est urgent : comme le prévoit le Cadre mondial pour la biodiversité de Kunming-Montréal issu de la COP15, nous devons restaurer 30% de zones naturelles dégradées et conserver au moins 30% des terres et des mers de notre planète pour maintenir leurs conditions d'habitabilité.
Ensuite, parce que la reconnexion avec la nature a de nombreux effets positifs, comme le démontrent de multiples études scientifiques* : réduction du stress et de la dépression, augmentation des performances cognitives, production par l'organisme de protéines qui améliorent l'immunité. Les conséquences sociales ne sont pas en reste, avec le renforcement des liens et du sentiment d'appartenance à une communauté. La nature est intrinsèquement importante pour notre santé, notre capacité d'apprentissage, notre bien-être, notre vie spirituelle et sociale. En d'autres termes, la nature est un antidote. Ricard Louv parle de "vitamine N" (N pour Nature).
Enfin, parce que cette reconnexion avec la nature est le meilleur moyen d'inciter les gens à la préserver. Une étude a interrogé des adultes vivant en milieu urbain sur leur attitude vis-à-vis de la nature. Un questionnement spécifique a permis de déterminer si ces personnes avaient vécu à proximité d'un espace naturel ou pratiqué régulièrement des activités de plein air dans leur enfance. Les résultats ont montré que les personnes ayant été le plus en contact avec la nature étaient les plus convaincues de la nécessité d'agir en faveur de l'environnement. La quête de la nature se renforce d'elle-même !
Alors que la quête du naturel aboutit à l'inverse, la quête de la nature est un jeu à somme positive qu'il faut encourager.
*Par exemple, Ulrich et al. (1984) ; Lohr et Pearson-Mims (2000) ; Klemmer, Waliczek et Zajicek (2005) ; Bunn-Jin Park et al. (2009) ; Taylor et Kuo (2009) ; Li et al. (2010).
Sophie Chassat - Vice-présidente senior pour le développement durable, Accuracy
Accuracy Talks Straight #9 - Le coin culturel