Philippe Wüst, membre de la FSI, et Carla Azorí, responsable senior des affaires réglementaires, de Accuracy, analysent comment le nouveau choc énergétique lié au conflit au Moyen-Orient redéfinit le paysage macrofinancier mondial, avec une inflation en hausse, une croissance en baisse et une volatilité accrue, dans une tribune récemment publiée dans Funds People.

Le conflit au Moyen-Orient a déclenché une nouvelle crise énergétique mondiale. La hausse des prix du pétrole brut, du kérosène, du gaz naturel liquéfié et des engrais, associés à l’incertitude croissante concernant les voies d’approvisionnement — en particulier pour les compagnies aériennes, qui sont devenues une alternative logistique face à la fermeture du détroit d’Ormuz et à l’allongement des délais de livraison —, ont une conséquence sans équivoque : une nouvelle flambée de l’inflation, un ralentissement de la croissance économique et une hausse significative de la volatilité et de l’incertitude sur les marchés financiers.
Cette détérioration du contexte macroéconomique coïncide avec un cycle de renouvellement institutionnel à la présidence de la Réserve fédérale américaine et à la vice-présidence de la Banque centrale européenne. S'ouvre ainsi un processus qui conduira à ce que quatre des six postes du Comité exécutif soient vacants en 2027, ce qui aura des implications directes sur l'orientation stratégique de la politique monétaire.
Si le contexte géopolitique actuel perdure, le scénario le plus probable est un nouveau resserrement des taux d'intérêt, destiné à contenir les pressions inflationnistes. Cette réponse, nécessaire du point de vue de la stabilité des prix, accentuera les risques pesant sur la croissance et mettra à l'épreuve la capacité d'adaptation des marchés et des établissements financiers dans un environnement déjà fragile en soi.
Face à ce contexte de bouleversements, les deux rives de l'Atlantique apportent des réponses divergentes aux principaux défis structurels du secteur financier, en s'appuyant sur des cadres stratégiques différents. Alors que les États-Unis adoptent une approche plus décentralisée et axée sur le marché pour gérer la gouvernance de l’intelligence artificielle et la numérisation des paiements, l’Europe opte pour un modèle de surveillance plus centralisé et prospectif.
Dans le cadre du renforcement du système bancaire face aux avancées technologiques, tant les États-Unis que l'Europe ont franchi une étape importante vers des exigences de gouvernance plus strictes en matière d'intelligence artificielle appliquée aux services financiers. Aux États-Unis, le ministère des Finances a transformé des principes généraux en obligations opérationnelles concrètes, en stipulant que la prise de décision automatisée doit être entièrement supervisée et documentée. Les modèles d’intelligence artificielle ne peuvent fonctionner sans supervision humaine, ce qui exige des mécanismes renforcés, une qualité et une intégrité accrues des données, ainsi qu’une traçabilité complète des processus.
Parallèlement, la Banque centrale européenne a intensifié ses contrôles sur place concernant l'utilisation de l'intelligence artificielle — y compris l'intelligence artificielle générative —, soulignant que les cadres actuels en matière de risques et de gouvernance ne sont pas encore pleinement adaptés aux défis spécifiques de cette technologie, ce qui entraîne des implications prudentielles directes et des vulnérabilités stratégiques.
En ce qui concerne la numérisation des paiements, les États-Unis ne développent pas de dollar numérique destiné au grand public au sens strict du terme. Ils ont plutôt adopté une approche pragmatique et axée sur le marché, visant à faciliter l’innovation privée. La Réserve fédérale reconnaît le rôle croissant des stablecoins, de la tokenisation des actifs et de l'intelligence artificielle dans le système de paiement, et cherche à les intégrer en toute sécurité dans l'infrastructure existante par le biais d'ajustements opérationnels.
De son côté, l’Eurosystème poursuit la mise en place d’une infrastructure paneuropéenne visant à renforcer la souveraineté monétaire, à réduire la fragmentation des paiements de détail et à préserver la monnaie de la banque centrale en tant que point d’ancrage du système financier. L’euro numérique en est à un stade avancé de préparation technique, dans l’attente de l’adoption définitive du cadre législatif qui permettrait son lancement éventuel. Il est conçu pour compléter les systèmes de paiement européens existants et des projets pilotes ont déjà été lancés avec des prestataires de services de paiement afin de valider son fonctionnement en conditions réelles, en vue d’une éventuelle émission à partir de 2029.
Dans l'ensemble, ces évolutions laissent présager une transformation profonde de l'environnement dans lequel opèrent les établissements financiers. L’année 2026 s’annonce comme une année plus incertaine, asymétrique et exigeante que les cycles précédents. Les tensions géopolitiques persistantes, les chocs d’offre et les réformes institutionnelles agissent comme des accélérateurs des tendances déjà existantes, augmentant ainsi la probabilité d’événements à risque extrême.
Parallèlement, l'évolution prévue des taux d'intérêt offre aux établissements financiers une fenêtre d'opportunité étroite mais significative. Une rentabilité accrue, associée à des niveaux de fonds propres et de liquidités qui restent solides, leur confère la capacité financière nécessaire pour agir avec détermination.
Les entités qui accéléreront leurs investissements dans la numérisation, l'intelligence artificielle et la gouvernance avancée des risques seront mieux placées pour défendre leurs marges et préserver leur pertinence. À l'inverse, les réactions tardives risquent d'éroder leurs avantages concurrentiels face aux fintechs, qui progressent vers la rentabilité.
Dans ce nouvel équilibre, l'avantage concurrentiel dépendra de la capacité à s'adapter à un environnement où la géopolitique, la technologie et la surveillance évoluent de concert.