Fureur du monde et sagesse de l’économie ?

Arrêtons-nous sur une double réalité. Il y a d’abord une situation internationale tout en bruit et en fureur (pour reprendre le titre d’un roman de William Faulkner, dans lequel les personnages n’arrivent pas à se soustraire à un destin funeste). Amnesty International, ONG indépendante qui lutte pour la liberté d’expression et contre les discriminations, ne parlait-t-elle pas dans son rapport annuel 2025 de l’« ordre mondial des carnassiers » ? Le multilatéralisme et le droit international sont remis en cause et la guerre remplace la diplomatie. Des régimes autoritaires, comme celui de la Russie de Vladimir Poutine, sont à la manœuvre ; mais aussi des démocraties, comme les Etats-Unis avec Donald Trump ou Israël avec Benjamin Netanyahou, tous deux tentés par l’illibéralisme. Il y a ensuite une situation économique tout en ambiguïtés. Faut-il privilégier la résistance de la croissance et la bonne orientation des marchés d’actions et considérer alors que le système productif est désormais aussi résistant qu’adaptable ou doit-on s’inquiéter des entraves mises aux échanges commerciaux et d’un endettement public toujours plus élevé ? Aligner les 2 constats ne rassure pas. Les budgets de défense doivent être augmentés ; mais comment les financer et avec quelles conséquences alors sur les grands équilibres économiques ?

On le pressent ; une connexion existe entre les équilibres internationaux et économiques. La coopération internationale serait une condition de la stabilité économique. La réciproque contient très probablement aussi une part de vérité. Et il convient de s’interroger sur sa contraposée : l’instabilité économique mettrait à mal la concorde entre pays (intermédiée ou non par des institutions internationales). Commençons donc par définir les champs respectifs de la coopération internationale et de la stabilité économique, avant de préciser la relation entre eux.

La coopération internationale est un processus par lequel plusieurs pays collaborent pour atteindre des objectifs communs. Il peut s’agir de la promotion de biens communs mondiaux (la santé par exemple), du partage de ressources (l’eau) ou de résolution de problèmes collectifs (le réchauffement climatique). Ces objectifs peuvent faire l’objet de rivalité ou non : oui pour les ressources, mais pas pour le climat. L’interdépendance incite à la collaboration. Mais celle-ci est rendue plus difficile en cas d’intérêts non alignés entre les parties prenantes.

La stabilité économique se réfère à une situation pérenne de « carré magique de Kaldor », à savoir une croissance autour de son potentiel, la stabilité des prix (ou pour mieux dire des anticipations d’inflation), le plein emploi et l’équilibre des comptes extérieurs. Elle est la condition de la prospérité de la communauté concernée, le plus souvent un pays.

Mettons en perspective ces 2 dimensions. Puisque les pays échangent entre eux et puisque les biens communs mondiaux sont une réalité qui s’impose à eux, la coopération internationale est nécessaire à la stabilité économique. Le constat d’évidence est pourtant malmené par l’expérience des années passées (en fait des décennies). L’acceptation par un nombre toujours plus important de pays des règles du néolibéralisme et de la mondialisation devait créer un cadre de coopération internationale, dont chaque économie saurait tirer profit et ainsi renforcer sa stabilité. Les choses ne se sont pourtant pas passées ainsi, au moins pas complètement. L’ouverture plus grande aux échanges entre pays, dans le sillage de l’acceptation par chacun d’entre eux de règles communes, a pu déstabiliser les équilibres intérieurs sociaux, politiques, voire environnementaux. Au point de remettre en cause la stabilité économique et par ricochet d’entraîner une contestation d’un ordre mondial fondé sur un principe de coopération. Le constat est sans doute amer : l’ambition d’appliquer des règles communes en matière d’échanges internationaux, alors que les réalités domestiques sont différentes et lentes à s’adapter peut conduire à une déstabilisation économique, ne serait-ce que partielle et prenant alors et initialement la forme d’une dégradation du marché du travail (montée du chômage et/ou substitution d’emplois moins qualifiés et moins bien rémunérés à d’autres de meilleure qualité) ou de déséquilibres extérieurs. Les mécontentements sur le double front social et politique suivent et c’est toute la Société qui est mise sous tension.

Si l’expérience enseigne que la coopération internationale n’est pas urbi et orbi un garant de la stabilité économique, il est tentant de mettre en avant une stratégie davantage centrée sur les intérêts nationaux. Tant pis si au centre du système économique l’Etat prend en partie la place du marché et tant pis si cela tend les relations avec le reste du monde.  La Chine du Président Xi s’est inscrite dans cette logique depuis déjà un certain temps et les Etats-Unis du Président Trump suivent le chemin tracé, mais avec des modalités différentes. Chaque peuple n’a-t-il pas son génie propre !

Bienvenue dans ce moment de montée en puissance de la géoéconomie. Le concept peut se définir comme l’analyse des stratégies d’ordre économique, décidées par les États dans le cadre de politiques visant à protéger leur économie nationale ou certains pans bien identifiés de celle-ci, à aider leurs « entreprises nationales » à acquérir la maîtrise de technologies clés et/ou à conquérir certains segments du marché mondial relatifs à la production ou la commercialisation d’un produit ou d’une gamme de produits sensibles, en ce que leur possession ou leur contrôle confère à son détenteur – État ou entreprise « nationale » – un élément de puissance et de rayonnement international et concourt au renforcement de son potentiel économique et social » (cf. Pascal Lorot, 2009 ; de la géopolitique à la géoéconomie). 

Encore faut-il que ces stratégies fonctionnent ! Où en est-on ? La mondialisation a muté en guerre économique. Il faut se souvenir des mots de Mark Carney, le Premier ministre canadien, lors du dernier forum économique mondial de Davos : « Les grandes puissances ont commencé à utiliser l’intégration économique comme des armes, les droits de douane comme moyen de pression, l’infrastructure financière comme instrument de coercition et les chaînes d’approvisionnement comme des vulnérabilités à exploiter ». Derrière ce constat, une vérité se dévoile. Dans le monde tel qu’il va aujourd’hui, tous les pays, quelle que soit leur taille se sentent vulnérables. Les grandes puissances sont à l’initiative (Chine et Etats-Unis) et les autres subissent et réagissent comme elles peuvent. Ainsi le second pays impose des droits de douane à peu ou prou tous ses partenaires commerciaux, mais en même temps appelle de ses vœux une coopération avec les alliés pour contourner le quasi-monopole chinois sur les terres rares. Le premier n’est pas en reste, avec par exemple l’enclenchement d’une translation des échanges commerciaux et financiers, des Etats-Unis vers le reste du monde, et avec l’ambition de créer les conditions pour que le yuan obtienne progressivement le statut de monnaie de réserve internationale.

Tout ceci fonctionne-t-il, ou, pour dire autrement, existe-t-il un petit manuel sur comment réussir sa guerre économique ? Evidemment non, mais un récent article de la revue Foreign Affairs propose les « bonnes pratiques » à suivre (cf.  How to Fight an Economic War par Edward Fishman, numéro de mai – juin 2026).

  • Définir les « points de passage stratégiques » contrôlés par le « pays à la manœuvre ». Leurs caractéristiques sont les suivantes :
    • détenir une part de marché dominante ;
    • aucune alternative n’existe à court terme ;
    • être prêt à exercer une forte pression asymétrique (dommages considérables pour la cible, tout en minimisant les pertes pour soi).

Mais attention à ne pas se tromper d’instruments. Les semi-conducteurs produits par Nvidia en sont un tout à fait efficace entre les mains de Washington, tout comme les terres rares pour Pékin. En revanche, les droits de douane imposés par l’Administration Trump ne répondent pas aux critères requis. Les Etats-Unis ne représentent que 14% des importations mondiales, ce qui est insuffisant pour bloquer les comportements d’évitement et de substitution.

  • Prendre des initiatives offensives, même bien calibrées, ne suffit pas. Il faut être en situation de faire face aux représailles qui ne manqueront pas d’être effectuées par les pays ciblés. Il est nécessaire de bien identifier au préalable ses points faibles, là où les adversaires « appuieront », et de s’être préparé à la mise en œuvre de solutions alternatives. Le tout en ayant pris la mesure de la capacité de résistance des uns et des autres.
  • En préalable à l’utilisation de ces « armes », il est indispensable de définir les objectifs poursuivis. Ceux-ci peuvent être de 3 ordres et il est possible de les classer selon une hiérarchie croissante. Le moins ambitieux d’entre eux est la stigmatisation, qui consiste en une dénonciation publique du mauvais comportement du pays considéré. Le « cran au-dessus » consiste à interdire l’accès à sa technologie, ses marchés et/ou ses capitaux et son infrastructure financière. Le niveau le plus élevé est la coercition, c’est-à-dire utiliser la pression économique pour obtenir un changement de politique. Bien sûr, il est important de s’assurer que les moyens mis en œuvre sont cohérents avec la nature et le contenu de l’objectif retenu.

Cette approche conceptuelle permet de « toucher du doigt » quelque chose d’important dans le rapport entre équilibres internationaux et économiques. Certes, une mondialisation mal maitrisée hier a conduit à la réalité de guerre économique subie aujourd’hui. Doit-on alors redouter que la poursuite de celle-ci pousse encore plus avant la remise en cause de l’ordre international ? Oui comportementalement, car la brutalité entraine souvent l’excès, mais plutôt non d’un point de vue davantage analytique. L’échange économique est affaire d’avantages comparatifs (David Ricardo et avec/après lui la théorie traditionnelle du commerce international). A ce titre, il est plus difficile de concevoir une montée aux extrêmes dans le cadre d’une guerre économique. L’idée présentée initialement par Carl Von Clausewitz vaut pour la guerre militaire et caractérise le moment où elle devient totale et dicte la politique. La première arrête donc d’être la continuation de la seconde par d’autres moyens.

Le cadre des échanges commerciaux (et probablement aussi financiers) va se transformer, même si ce sera peut-être davantage de facto que de jure. Les règles deviendraient moins universelles, c’est-à-dire plus différenciées entre partenaires avec lesquels on échange ; elles seraient moins intangibles ; c’est-à-dire plus sensibles à la conjoncture économique ou politique ; elles s’inscriraient moins dans une logique de marché ; c’est-à-dire que l’intérêt national (ou d’une coalition d’Etats-Nations) pourrait prévaloir. Le monde économique est en train de changer. L’« hypomondialisation » se substitue à l’ « hypermondialisation », avec une croissance du commerce mondial passant de au-dessus à en dessous de celle du PIB mondial et un risque bien réel d’une relation moins stable entre les 2.


Hervé Goulletquer, conseiller économique principal, Accuracy