Europe : dette, rapport Draghi et nouvelle Commission

Les pays européens se trouvent dans une situation difficile : avec une dette croissante et une croissance hésitante, l'Europe est en train de se laisser distancer par ses principaux concurrents, la Chine et les États-Unis. Mais avec les élections européennes de cette année, c'est aussi une période de renouveau pour le continent, comme l'explique clairement le récent rapport de Mario Draghi sur la compétitivité. Examinons de plus près chacun de ces sujets.

Les ratios dette/PIB ont augmenté dans le monde entier pendant la crise de Covid, et en Europe en particulier, car les gouvernements cherchaient à fournir un filet de sécurité à leurs citoyens. Cependant, certains pays européens luttent aujourd'hui pour revenir à leur niveau d'endettement antérieur, un problème exacerbé par l'explosion des paiements d'intérêts. Ces pays doivent maintenant se serrer la ceinture afin de réduire leurs déficits budgétaires, dans l'espoir de revenir à un niveau d'endettement plus soutenable. Les économies européennes avancées devraient s'efforcer de réduire leurs déficits respectifs d'un point de PIB en moyenne ; pour les économies émergentes, ce chiffre avoisine les trois points. Bien entendu, la situation n'est pas homogène sur le continent. La France, par exemple, doit réduire son déficit de quelque quatre points de PIB, soit environ 100 milliards d'euros, ce qui nécessite des efforts importants dans les années à venir.

 

Ratios dette publique/PIB : des niveaux souvent inquiétants pour les finances publiques européennes

Source : Accuracy & Eurostats Accuracy & Eurostats

 

Le graphique ci-dessous présente les besoins bruts de financement (BFN) des pays européens (essentiellement leur vulnérabilité budgétaire et la viabilité de leur dette), en fonction de leur ratio dette/PIB. Le BFN correspond au montant que chaque gouvernement doit lever sur le marché pour couvrir son déficit budgétaire et rembourser sa dette arrivant à échéance. Plus la valeur du GFN est élevée, plus le pays doit emprunter à court terme, ce qui l'expose à des risques de marché considérables. Le graphique montre que les pays du sud de l'Europe semblent être dans une situation plus délicate que les autres. Si les ratios dette/PIB se stabilisent sans diminuer, la demande de dette à court terme risque d'augmenter considérablement.

 

Risque accru que les économies européennes recourent plus souvent à l'endettement à court terme

Source : FMI : FMI

 

L'Union européenne a récemment publié un rapport sur sa compétitivité rédigé par Mario Draghi, ancien président de la Banque centrale européenne et premier ministre italien, entre autres fonctions prestigieuses. Ce rapport révèle plusieurs constats : si l'Europe reste un acteur majeur de l'économie mondiale, sa croissance ralentit et reste nettement inférieure à celle de la Chine, mais aussi à celle des États-Unis. De plus, trois transformations mondiales désavantagent l'Europe : le ralentissement du commerce mondial, la perte d'un approvisionnement énergétique relativement bon marché et l'instabilité géopolitique croissante. Sur la base de ces constats, trois priorités se dégagent selon Draghi : (i) rattraper le retard en matière d'innovation pour stimuler la productivité et relancer la croissance ; (ii) réduire le coût de l'énergie, en profitant des opportunités industrielles liées à la décarbonisation ; et (iii) renforcer la sécurité économique de l'UE, en réduisant son niveau de dépendance vis-à-vis des importations de matières premières, de technologies et d'équipements militaires. Et pour poursuivre ces trois priorités, trois leviers doivent être activés : (i) le marché unique doit être pleinement mis en œuvre ; (ii) le taux d'investissement doit être augmenté pour atteindre cinq points de PIB ; et (iii) la gouvernance de l'Union doit être restructurée pour renforcer la coordination et réduire la réglementation.

Le rapport de M. Draghi a été salué pour sa perspicacité et le réalisme des observations faites et des solutions proposées. Cependant, quelques questions supplémentaires méritent d'être posées : La référence doit-elle être automatiquement la Chine ou les États-Unis ? Les outils de politique industrielle et commerciale sont-ils les mieux adaptés pour provoquer ce changement ? La productivité est-elle la seule solution ? Et comment s'engager dans un effort d'investissement annuel de cinq points de PIB ? Nécessité économique et opportunité politique peuvent s'avérer incompatibles à court terme. Une autre question demeure : l'UE a la mauvaise habitude de produire des rapports et de ne pas nécessairement les suivre. Celui-ci fera-t-il exception ?

Cette année, la Commission européenne (CE) a été renouvelée, suite à l'élection d'Ursula von der Leyen pour son deuxième mandat en tant que présidente de la CE. Peut-on déduire un message sous-jacent de la nomination de ses vice-présidents exécutifs, comme le montre la carte ci-contre ? Deux éléments ressortent : (i) la représentation de la Finlande, de l'Estonie et de la Roumanie suggère, sans surprise, que la défense de la frontière orientale de l'UE est quelque peu prioritaire ; et (ii) la nomination de candidats d'Espagne, de France et d'Italie, les économies européennes traditionnellement les plus interventionnistes et les plus dépensières, pourrait bien signaler un plus grand interventionnisme européen en matière de politique économique. Cela pourrait en effet être considéré comme un signe positif pour l'Union de poursuivre les recommandations du rapport Draghi. Toutefois, en creusant un peu plus, il est intéressant de noter que ces vice-présidents exécutifs sont soutenus par de nombreux commissaires libéraux de centre et de centre-droit, qui tempéreront sans doute certaines des habitudes de dépenses les plus extravagantes du sud de l'Europe. La réalité bruxelloise est peut-être plus allemande qu'elle ne l'est...

 

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