La guerre en Ukraine est la première dont nous calculons l'empreinte carbone en temps réel.. Une équipe d'experts, The Initiative on GHG Accounting of War, a publié cette année une estimation des émissions générées par l'invasion russe. Selon leurs conclusions, ce chiffre s'élèvera à près de 230 millions de tonnes d'équivalent CO2 d'ici à 2022, soit autant que les émissions annuelles combinées de l'Autriche, de la Hongrie, de la République tchèque et de la Slovaquie, ou encore 120 millions de voitures.
Cette mesure marque un tournant. Les dommages environnementaux dans le contexte de la guerre ont longtemps été vus à travers le prisme des conséquences sur la santé, des effets néfastes sur les populations de la pollution résultant d'attaques chimiques toxiques. L'Ukraine, en revanche, documente rigoureusement les "crimes environnementaux et a même lancé une application mobile, EcoZagrova, pour les signaler. Lors de la destruction du barrage de Kakhovka, Zelensky a dénoncé une Un écocide brutal. Cette guerre peut donc accélérer la reconnaissance juridique de l'écocide en tant que crime international, au même titre que les crimes de guerre.
Mais au-delà de l'urgence, c'est la relation structurelle entre l'environnement et la sécurité qui est en train de changer. La préoccupation écologique est désormais intégrée dans la doctrine militaire, pour des raisons d'acceptabilité et de responsabilité, bien sûr (protection de l'environnement sur les sites militaires, dont 80% sont situés dans des zones de biodiversité remarquables (1) en France, par exemple), mais surtout pour des raisons tactiques. Faire plus avec moins de ressources, gagner en autonomie énergétique (tentes solaires, logistique à faible impact), l'anticipation des événements extrêmes : Ici, écologie et efficacité opérationnelle convergent dans un contexte de ressources planétaires limitées et déjà fortement sollicitées.
C'est cette convergence même que le philosophe Pierre Charbonnier explore dans son ouvrage Vers une écologie de la guerre (2). Il propose une hypothèse qui donne à réfléchir : "La seule chose plus dangereuse pour la planète que la guerre, c'est la paix". En effet, la paix qui a suivi la Seconde Guerre mondiale s'est construite sur les énergies fossiles, le pétrole et le charbon comme fondement d'un nouvel ordre mondial stable. Ce projet La paix du carbonepour reprendre le terme de l'historien Thomas Oatley, a produit une croissance alimentée par des énergies carbonées, aujourd'hui incompatibles avec le risque climatique.
Pour sortir de cette impasse, Charbonnier plaide pour une "vraie géopolitique du climatLe Conseil de l'Europe a adopté une position commune sur le sujet : il a accepté que la transition ne puisse se faire qu'à travers des tensions, des perturbations, voire des rivalités, plutôt que par le biais d'un consensus. Un peu paradoxalement, la guerre en Ukraine a ainsi accéléré la décarbonisation de l'Europe en découplant ses liens énergétiques avec la Russie. De même, la coopération climatique avec la Chine, loin d'être un allié historique traditionnel, pourrait s'avérer plus efficace que 10 COP (3), suggère-t-il.
Transformer l'écologie en levier de pouvoir plutôt qu'en discours moral universel : voilà le changement que le siècle exige.
(1) Zones Naturelles d'Intérêt Ecologique, Faunistique et Floristique (ZNIEFF) - Natural area of ecological, faunal and floristic interest (zone naturelle d'intérêt écologique, faunistique et floristique)
(2) Vers l'écologie de guerre. Une histoire environnementale de la paix, publié par La Découverte, 2024 [en français].
(3) La COP (Conférence des Parties) est un sommet annuel qui réunit les États signataires de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) pour négocier et décider collectivement des mesures internationales à prendre face au changement climatique.
Sophie Chassat, associée, Accuracy
Accuracy Talks Straight #13 - Le coin culturel