Soutenir les entreprises en phase de démarrage Épisode 2 - Les structures de soutien aux entreprises à la recherche d'un nouveau rôle et de nouveaux modèles

SOUTENIR LES JEUNES ENTREPRISES
Lire l'épisode 1 : Comment les structures de soutien aux entreprises facilitent-elles la création de valeur ?

 

EN RÉSUMÉ

Si l'innovation est un enjeu stratégique tant à l'échelle "macro" des économies nationales qu'à l'échelle "micro" des entreprises concernées, son financement l'est tout autant. Ce financement repose en grande partie sur les structures d'appui aux entreprises.

En France, les premières structures d'accompagnement visaient à offrir un débouché à la recherche publique, mais l'essor des structures privées s'est accompagné d'une prise de conscience de la nécessité de rentabilité. Ainsi, si le nombre de structures d'accompagnement des entreprises ne cesse de croître, il n'est plus rare de voir certaines d'entre elles placées en liquidation judiciaire (Ekito, 33 Entrepreneurs) ou amenées à se réorienter (Numa, Usine JO).

Un modèle économique viable est difficile à mettre en place lorsque l'on fournit des services uniquement destinés aux start-ups. La collecte de fonds est donc devenue une source de revenus à part entière pour les structures d'appui aux entreprises, dans un contexte de concurrence accrue entre elles. De plus, la capacité d'une structure à soutenir la levée de fonds - mesurée par le nombre de tours de table effectués ainsi que par les montants levés - est devenue un indicateur de performance, parfois de manière un peu réductrice.

Dans le même temps, le fonctionnement de la levée de fonds traditionnelle est remis en cause par la montée en puissance de nouveaux mécanismes, tels que le crowdfunding ou l'utilisation de la blockchain et, plus généralement, par des évolutions sociétales importantes. Il est important d'évaluer à la fois le potentiel et les limites de ces nouveaux outils et moyens de financement, ainsi que les perspectives qu'ils ouvrent aux acteurs du financement, au premier rang desquels figurent les structures d'accompagnement des entreprises.

A. Les structures d'appui aux entreprises jouent un rôle important dans le financement de l'innovation en France.

B. Les différents modèles de structure de soutien offrent des approches différentes pour soutenir la collecte de fonds.

C. Bien qu'elles soient en constante augmentation, les mesures traditionnelles de collecte de fonds s'accompagnent d'un certain nombre de limitations importantes pour les entreprises en phase de démarrage.

D. À l'échelle mondiale, le phénomène des Initial Coin Offering (ICO) représente une tentative de réinvention de la collecte de fonds, remettant notamment en cause le rôle des acteurs traditionnels que sont les fonds d'investissement et les structures d'accompagnement des entreprises.

E. Cependant, profitant des limites des ICO, de nouvelles pratiques voient déjà le jour ; elles présentent de nouvelles opportunités pour les acteurs de l'innovation en France.

 

1. LE FINANCEMENT DE L'INNOVATION EN FRANCE : LE RÔLE DES STRUCTURES DE SOUTIEN AUX ENTREPRISES

A. La croissance substantielle des activités de capital-risque au cours des dernières années a considérablement renforcé le rôle des structures de soutien aux entreprises

Les activités de capital-risque - le financement d'entreprises risquées à fort potentiel - se sont fortement développées en France depuis 2015 (près de 30% par an en moyenne pour les levées de fonds sur la période 2015-2019). En 2019, plus de 5 milliards d'euros ont été investis dans ce type d'opérations.

Ce phénomène est à mettre en parallèle avec l'augmentation du nombre de créations d'entreprises au cours de la dernière décennie, qui a entraîné le développement du marché des structures d'accompagnement. Ces structures d'accompagnement ont également vu leur nombre exploser, et plus de 700 communes en France en possèdent au moins une.

Les structures d'appui aux entreprises sont généralement les premières à aider les entreprises à lever des fonds. En effet, 74% du total des investissements en capital-risque en France sont utilisés pour financer des start-ups incubées.1. De plus, l'incubation d'une start-up par une structure d'appui aux entreprises maximise ses chances de réussir sa levée de fonds. En effet, (i) le fait d'être incubé envoie un signal aux investisseurs potentiels et (ii) la structure d'appui aux entreprises facilite la mise en relation des jeunes entreprises avec les investisseurs, en plus de leur fournir les connaissances nécessaires pour entreprendre de telles opérations.

 

Levées de fonds des start-ups en France par année [milliards d'euros]

Sources : Baromètre 2019 du capital-risque d'EY, analyses d'Accuracy

 

B. Soutien essentiel avant et pendant le processus de collecte de fonds

Au-delà de la simple appartenance à un écosystème, source de valeur en soi pour l'ensemble des parties prenantes, il y a trois avantages majeurs à ce qu'un projet innovant s'appuie sur une structure de soutien aux entreprises : (i) un soutien administratif et financier, (ii) un soutien humain nécessaire à la structuration opérationnelle et stratégique de l'entreprise et (iii) les moyens de mesurer la réponse du marché. Ce dernier avantage peut aider à réfléchir au modèle d'entreprise, à définir des segments de clientèle, à réaliser des enquêtes ciblées ou encore à développer une approche centrée sur l'utilisateur selon les principes du "design thinking". Toutes ces actions permettent d'obtenir une traction commerciale et de progresser vers une preuve de concept. C'est essentiel pour que la première levée de fonds réussisse et pour ouvrir l'accès à d'autres financements privés
à un stade ultérieur. Les start-ups qui réussissent leur levée de fonds sont en quelque sorte privilégiées, et le rôle des structures d'accompagnement des entreprises est fondamental bien en amont de cette étape. Le schéma ci-dessous, qui présente les ressources disponibles pour les entreprises innovantes en fonction de leur niveau de maturité, montre bien les enjeux de l'accompagnement en amont. Il montre en particulier la "Vallée de la mort", une étape délicate où de nombreuses startups tombent et ne se relèvent malheureusement pas.

Si les mécanismes de financement de l'innovation sont disponibles dans les phases de maturation technologique et économique, les difficultés apparaissent lors de la phase de validation du concept et du lancement commercial. C'est le moment où la start-up a généralement besoin de ressources financières supplémentaires pour stimuler sa traction commerciale, mais c'est aussi le moment où la start-up a épuisé tous ses fonds propres. Pas encore suffisamment désirable pour des investisseurs privés en quête de croissance commerciale (et qui attendent donc la preuve que les clients ont validé l'offre !), la start-up se retrouve en danger d'échec.

Cet état de fait est d'autant plus important dans les zones non métropolitaines. En effet, dans ces zones, les ressources financières privées sont moins accessibles, alors que les besoins sont plus importants en raison d'un manque de compétences techniques disponibles (concentration des profils clés tels que les développeurs dans les grandes villes) et d'un écosystème plus restreint (difficulté d'accès aux grands comptes clients, aux partenaires industriels, aux spécialistes du financement, etc.)

 

Détail des étapes clés de la création et du financement d'une start-up

Par conséquent, le rôle des structures de soutien aux entreprises avant la collecte de fonds est vital, en particulier dans les zones non métropolitaines, afin de réduire autant que possible le temps passé dans la "vallée de la mort". Plus précisément, il s'agit de retarder l'entrée dans cette phase, tout en anticipant la sortie de l'autre côté.
Le soutien apporté suivra donc deux axes complémentaires et interdépendants (illustrés dans le schéma ci-dessus) :

- L'accélération de la maturation technologique et commerciale : L'objectif est ici de guider les start-ups et de leur donner les moyens techniques nécessaires à la réalisation de leur idée et à sa mise sur le marché. L'amélioration technique et le développement économique du projet se nourrissent mutuellement dans un processus itératif centré sur le client. En fin de compte, nous arrivons au produit minimum viable et à un premier projet de développement.
la preuve commerciale du concept.

- L'ingénierie administrative et financière visant à maximiser les effets de levier : pour obtenir la preuve du concept, les ressources financières doivent être anticipées, mobilisées et optimisées pour répondre aux besoins techniques, humains et commerciaux. Or, il arrive que les start-ups ne maîtrisent pas suffisamment la chaîne de financement de l'innovation, notamment les mécanismes proposés par des structures comme Bpifrance ou les collectivités territoriales, de plus en plus à l'aise avec leur compétence économique. Au-delà de la connaissance pure de ces dispositifs, les structures d'accompagnement des entreprises aident les start-ups à les utiliser au bon moment et à bénéficier d'une expérience substantielle en matière d'ingénierie administrative.

Ces deux axes permettent de sécuriser le parcours de développement des start-ups et de les rendre désirables aux yeux des investisseurs, tout en leur donnant plus de temps et donc un plus grand pouvoir de négociation.

 

"La connaissance de notre incubateur en matière de financement de l'innovation est un facteur clé de notre croissance actuelle. Elle nous a permis d'obtenir la preuve de la pertinence technique et commerciale de notre solution et ainsi de préparer plus sereinement notre récente levée de fonds de 1,5 millions d'euros."

Pierre Naccache
cofondateur d'Asystom

 

C. Approches différenciées basées sur les structures de soutien aux entreprises

Les structures de soutien aux entreprises offrent une grande variété de tailles et de modèles, avec des profils et donc des approches différents.

Structures privées, structures publiques, structures universitaires

Trois grandes familles de structures d'appui peuvent être identifiées : celles qui sont financées principalement par des subventions publiques, réparties entre subventions publiques et financement universitaire, et celles où les capitaux privés dominent. Les structures financées par des fonds publics peuvent se concentrer sur un éventail plus large de sujets et soutenir un plus grand nombre de start-ups ; pour les structures soutenues par des universités ou des capitaux privés, leur équation économique les oblige à adopter une position plus étroite et sélective afin de générer des profits.

La nature publique ou privée des structures de soutien a également une influence sur la manière dont les investisseurs perçoivent le soutien.

Nous avons analysé les 20 premières structures d'accompagnement en termes de montant moyen levé et de nombre de levées de fonds soutenues. Elles représentent 39% (soit un montant cumulé d'environ 1 750m€) du montant total des fonds levés par les start-ups incubées en France.

Il est intéressant de noter que les structures de soutien public (hors universités) représentent 35% de cette levée de fonds en nombre de tours. De plus, deux d'entre elles occupent les deux premières places (Agoranov et Bpifrance Le Hub - voir graphique ci-dessous). Ce succès s'explique par le fait que leur présence dans une opération donnée envoie un signal très positif aux investisseurs : leur engagement est un signe de stabilité, dans la mesure où elles ne privilégient pas nécessairement la rentabilité à court terme, mais prennent en compte le développement économique, le renforcement des écosystèmes locaux ou le soutien à des secteurs stratégiques.

 

Structures qui ont soutenu le plus de start-ups vers la levée de fonds

Source : Étude sur les activités de levée de fonds référencées par Capital Finance sur la période 31 mars 2017-8 avril 2019.

 

Les trois premières structures d'appui en France en termes de collecte de fonds

 

Note : Quatre incubateurs de grandes écoles figurent dans le top 20 (Drahi -X Novation Center, ParisTech Entrepreneurs, Incubateur HEC et ESSEC Ventures). Cela s'explique par le fait que ces structures visent à développer et à appliquer des innovations scientifiques, mais aussi par leurs vastes réseaux d'anciens, notamment parmi les principaux acteurs du financement (fonds d'investissement, banques, business angels, administration).

 

Structures de capital-risque, structures de grands groupes

Pour les structures privées, deux grands types de business plan se distinguent : l'un basé sur l'intégration d'une activité de capital-risque, l'autre organisé autour de liens forts avec un grand groupe.

Dans le premier cas, les structures soutiennent un petit groupe de startups à fort potentiel, dans lesquelles elles acquièrent également des parts.

Entreprendre des levées de fonds ultérieures est donc une condition nécessaire à la rentabilité de ces acteurs.

Dans le second cas, les structures d'appui ont davantage un rôle de veille technologique pour le groupe auquel elles sont rattachées. Par leur intermédiaire, le groupe prend une participation (souvent minoritaire), dans le but de créer de nouvelles lignes de produits et de services qui s'inscrivent dans le cœur de métier du groupe ou de contrer le risque de perturbations potentielles.

 

Structures généralistes, structures spécialisées

Les structures généralistes génèrent 44% de levées de fonds, le reste étant généré par des structures d'accompagnement ayant un positionnement sectoriel spécifique. Les secteurs des technologies de l'information et de la communication, de la santé et de l'énergie sont particulièrement bien représentés, couvrant respectivement 21%, 8% et 7% du nombre de structures spécialisées. En ce qui concerne les montants moyens collectés par secteur, l'alimentation, l'énergie, les télécoms et la chimie couvrent
les montants les plus importants. Notez que la moyenne du secteur de la foodtech est gonflée par le niveau record des fonds levés par Wynd (72 millions d'euros), une start-up soutenue par ShakeUpFactory, un accélérateur spécialisé dans la foodtech2.

 

Nombre de levées de fonds par secteur d'incubation

Source : Étude sur les activités de levée de fonds référencées par Capital Finance sur la période 31 mars 2017-8 avril 2019.

 

Des structures plus ou moins sélectives

La capacité d'une structure d'appui à générer des fonds n'est pas directement liée au nombre de start-ups qu'elle soutient - bien que l'on puisse s'attendre au contraire.

Si l'on considère les 17 structures de soutien les plus importantes en termes de nombre de levées de fonds réalisées, elles soutiennent en moyenne 64 start-ups (49 si l'on exclut Wilco, qui en a soutenu plus de 300).

Cependant, les trois structures les plus "performantes" (Agoranov, Bpifrance le Hub et The Family) soutiennent toutes un nombre plus restreint de personnes (respectivement 41, 55 et 17).

Cela reflète le degré variable de sélectivité entre les structures de soutien. En particulier, une structure de type fonds d'investissement comme The Family choisira les projets principalement en fonction de leur capacité future à lever des fonds. Les structures publiques comme Agoranov et Bpi ont des critères de sélection qui incluent les perspectives de levée de fonds à court terme mais aussi des objectifs plus larges, comme offrir un débouché commercial aux technologies développées dans les laboratoires de recherche publics.

 

Nombre de start-ups soutenues et de levées de fonds réalisées par structure

Source : Étude sur les activités de levée de fonds référencées par Capital Finance sur la période 31 mars 2017-8 avril 2019.

 

D. Les limites des structures de soutien aux entreprises

La croissance des montants investis en capital-risque et la multiplication des structures de soutien aux entreprises cachent une situation inégale en France, ainsi que les nombreuses inefficacités auxquelles les startups sont confrontées.

Tout d'abord, si les structures d'accompagnement des entreprises ont certes essaimé sur l'ensemble du territoire ces dernières années (notamment via le label FrenchTech), les levées de fonds restent concentrées en Île-de-France. Les start-ups de cette région en 2019 ont représenté 75%.3 des montants collectés en France et 97 sur 10 des montants les plus importants. Cela s'explique par le fait que la majorité des fonds d'investissement et des business angels sont basés à Paris.

En outre, aussi bien intentionnée que soit l'aide apportée, la collecte de fonds peut être considérée comme un risque par les entrepreneurs qui souhaitent garder le contrôle de la gestion de leur entreprise.

Enfin, la réalisation de levées de fonds reste une tâche difficile pour les jeunes entreprises : elles doivent investir d'importantes ressources humaines et financières dans des processus dont les résultats sont inconnus, elles doivent
doivent souvent répéter les processus pour chaque investisseur potentiel, sans économies d'échelle possibles ; et ils sont souvent limités à une cible nationale afin de réduire le nombre de réunions physiques.

Dans ce contexte, des modes de financement alternatifs ont commencé à émerger peu à peu, à savoir les mécanismes de crowdfunding (financement participatif, crowdlending, crowdequity) et les mécanismes de blockchain
(Initial Coin Offering, Security Token Offering).

 

Nombre et valeur des levées de fonds par région en France en 2019

Source : Accuracy et Eldorado : Analyses d'Accuracy et d'Eldorado

 

2. LE PHÉNOMÈNE DE L'INITIAL COIN OFFERING (ICO) - UNE MAUVAISE RÉPONSE À DE VRAIS PROBLÈMES

A. Les débuts des ICO

Les années 2017-2018 ont vu l'essor d'un nouveau mode de levée de fonds pour les start-ups : Les Initial Coin Offerings ou ICO, jeu de mot sur le terme IPO pour Initial Public Offering. Une ICO correspond à l'émission sur le marché primaire d'un actif (un token), dont la propriété et les transactions sont enregistrées sur une blockchain4 Les ICO sont rapidement devenues un moyen innovant de lever des fonds pour les entrepreneurs technologiques.

Dans ce processus, les jetons représentent le futur droit d'utilisation d'un service, l'émission de jetons garantissant le financement. Ils s'apparentent à un bon d'achat qui peut être revendu sur le marché secondaire. Les ICO peuvent donc s'apparenter à du crowdfunding, puisque l'émission vise à financer un service qui n'existe généralement qu'au stade de la levée de fonds du projet.

Dès leur émission, les jetons peuvent être échangés directement sur le marché secondaire. Leur valeur est déterminée par la demande du service qui nécessite ou résulte de leur utilisation. Les investisseurs parient donc sur l'adoption croissante du service pour maximiser leur retour sur investissement. Par ailleurs, il n'est pas rare que les porteurs de projets se réservent une partie des jetons émis afin de bénéficier du succès de leur service.

 

Comment fonctionne une ICO ?

 

B. Après avoir semblé remplacer les moyens de financement traditionnels, les ICOs sont en grand déclin

Après la toute première ICO en juillet 2013 par le projet Omni, ces opérations se sont multipliées parallèlement à une augmentation significative de la capitalisation boursière des crypto-monnaies, premier véhicule d'investissement de ces opérations.

Entre septembre 2017 et novembre 2019, plus de $29 milliards ont été levés dans le monde par ce type d'opérations, principalement fin 2017 et au premier semestre 2018 (entre septembre 2017 et décembre 2017, la capitalisation de ce marché a quadruplé). À noter qu'en France, le nombre de ces opérations sur la même période a été plus limité, avec seulement 48 ICO et $153,6 millions levés5. Cependant, cela n'est pas représentatif de la situation dans le pays, dans la mesure où de nombreux entrepreneurs ont choisi d'organiser leurs ICOs ailleurs6.

Si le succès de ce mode de financement s'explique d'abord par un certain nombre de circonstances particulières, comme la forte augmentation de la capitalisation des crypto-monnaies, d'autres facteurs structurels doivent être pris en compte pour prendre la pleine mesure de ce phénomène.

Tout d'abord, l'efficacité relative de cette levée de fonds, c'est-à-dire le rapport entre les ressources (humaines et financières) mobilisées par une start-up et les montants collectés, est importante. Pour une petite entreprise, l'émission de tokens sur le marché primaire est en théorie moins coûteuse qu'une levée de fonds classique et permet d'accéder à un plus grand nombre d'investisseurs. Quant aux entreprises plus importantes, une ICO est également moins coûteuse que l'émission de titres financiers réglementés.

 

Répartition des fonds levés en France et dans le monde
en 2018 et 2019 par un processus de collecte de fonds

 

Ce mécanisme présente également l'avantage de la sécurité, la blockchain étant par nature impossible à pirater. Enfin, il offre une meilleure liquidité car les titres peuvent être facilement échangés, contrairement à un investissement direct dans une start-up, ce qui est loin d'être liquide.

La forte croissance des montants collectés lors des ICOs pouvait laisser penser qu'elles deviendraient l'outil de levée de fonds indispensable à l'innovation. Or, depuis le second semestre 2018, les montants collectés, ainsi que le nombre d'ICO, sont en net recul : $2milliards par mois en moyenne entre septembre 2017 et août 2018, contre $0,36milliards (soit cinq fois moins) entre septembre 2018 et novembre 2019.

Ce ralentissement s'explique notamment par la baisse de la capitalisation boursière des crypto-monnaies. En effet, la perte de valeur des crypto-monnaies a réduit les fonds disponibles des investisseurs et a fragilisé la trésorerie des entreprises qui ont conservé les montants levés sous forme de crypto-monnaies. L'exposition démesurée de certains projets aux fluctuations des cours a conduit à de nombreuses faillites, ce qui a également mis en évidence l'absence totale de protection pour les détenteurs de jetons. La baisse du nombre d'ICOs peut également s'expliquer par les nombreuses fraudes et escroqueries qui touchent ce type d'opérations, dont certaines ont été fortement médiatisées.

Malgré ce bilan mitigé lié à une tendance passagère pour les crypto-monnaies, les ICO restent importantes pour trois raisons : (i) elles représentent une expression de défiance à l'égard des acteurs historiques de la levée de fonds (services de conseil, investisseurs traditionnels et structures d'accompagnement des entreprises), (ii) elles servent de moyen d'obtenir des financements pour ceux qui ne pourraient pas en obtenir ailleurs et (iii) elles sont attractives pour ceux qui ont une volonté d'innovation prononcée. C'est sur la base de ces éléments qu'une nouvelle génération de modèles de financement est en train de se construire.

 

Montants collectés par ICO, nombre d'ICO et capitalisation boursière des crypto-monnaies

Source : CoinSchedule, ICO Bench, Accuracy analyses

 

3. VERS DE NOUVEAUX MODÈLES HYBRIDES ?

A. L'offre publique d'échange initiale : un retour aux tiers de confiance ?

Une Initial Exchange Offering (IEO) est une ICO réalisée directement sur une plateforme d'échange de crypto-monnaies (un exchange). Dans ce processus, l'échange joue le rôle de tiers de confiance. En triant les projets et en effectuant une due diligence suffisante à leur égard, la bourse garantit aux investisseurs que le projet est sérieux et, surtout, qu'il a du potentiel. En effet, les bourses7 ont les compétences nécessaires pour évaluer les projets et mettre leur réputation en jeu en acceptant de les coter, ce qui apporte aux projets la liquidité recherchée par les investisseurs.

La pratique des IEO se développe depuis la fin de l'année 2018 : alors que le nombre d'ICO est en baisse constante depuis mars 2018, le nombre d'IEO est en hausse constante depuis janvier de la même année.

Cette recentralisation est quelque peu paradoxale au regard des objectifs de décentralisation de la blockchain, mais elle permet d'apaiser les inquiétudes des investisseurs. En reprenant le principe des ICO, les IEO montrent que ce procédé innovant peut encore être pertinent pour certains projets, tout en conservant les avantages non négligeables qu'il présente par rapport aux levées de fonds traditionnelles, à condition de remédier à l'asymétrie d'information entre les start-ups et les investisseurs. Il met en évidence que seule une analyse approfondie du modèle économique, du marché adressable et de l'intérêt de la technologie blockchain peut garantir les chances raisonnables de succès d'un projet.

En ce sens, l'expérience des ICO plaide en faveur de l'implication croissante de tiers de confiance tels que les sociétés de conseil, les structures d'appui et, dans le cas des BIE, les bourses.

 

 

Montants collectés par ICO / IEO et capitalisation boursière des crypto-monnaies.

 

ICO vs IEO : évolution des montants collectés

Source : CoinSchedule, ICO Bench, Accuracy analyses

 

B. Offre de jetons de sécurité : un modèle hybride

Un Security Token Offering (STO) correspond à une émission sur le marché primaire des titres financiers, représentée par un token sur une blockchain. Loin d'un simple bon d'achat comme dans le cadre des ICO ou des IEO, un token donne ici droit à des revenus futurs, fixes ou variables selon leur configuration. Les titres financiers étant soumis à une réglementation stricte, les investisseurs disposent d'un recours potentiel contre les entrepreneurs de start-up mal intentionnés.

La blockchain ne représente ici que l'infrastructure technologique sur laquelle les transactions sont enregistrées. Elle ouvre cependant des perspectives plus larges en termes de numérisation des titres financiers et au-delà. L'acquisition d'une participation de 5 millions d'euros dans Tokeny Solutions8, une start-up luxembourgeoise spécialisée dans la "tokenisation"9 d'actifs financiers, par l'opérateur boursier Euronext, suit cette dynamique.

En effet, les caractéristiques de la blockchain permettent d'envisager la titrisation à bas coût de tout type d'actif, qu'il s'agisse d'œuvres d'art, de titres financiers ou de biens immobiliers. La liquidité de ces titres sur le marché secondaire n'est pas encore garantie, faute de plateformes d'échange disposant des licences nécessaires et de volumes suffisants, mais des dizaines de projets à travers le monde sont en cours de développement dans ce domaine.

 

Exemples de projets STO en cours dans le monde entier

La blockchain représente également une opportunité de développer des titres financiers innovants, qui attribuent par exemple aux investisseurs un pourcentage de certains éléments déterminés à l'avance, comme le résultat opérationnel ou le résultat avant impôt. Si ce type d'instrument était déjà possible avant la blockchain, l'automatisation rendue possible par les smart contracts10 modifie l'équation coûts/bénéfices. Il s'agirait de susciter un plus grand intérêt de la part des investisseurs, en échange d'une moindre implication dans la gouvernance.

Bien que le phénomène des ICO soit en perte de vitesse, les structures de soutien aux entreprises peuvent en tirer de nombreux enseignements, même si elles l'ont d'abord perçu comme une menace. Il a révélé les complexités et les excès de la collecte de fonds "traditionnelle" et constitue une opportunité pour l'écosystème du financement de l'innovation de se réinventer avec de nouveaux mécanismes hybrides.

Et ce n'est pas la seule force motrice. En effet, la digitalisation des opérations se développe avec de plus en plus de services réalisés à distance : soutien, événements, conférences, collecte de fonds, etc. Cette révolution de nos modes de travail se traduit par un nombre croissant de structures sans implantation physique et de programmes d'accompagnement délocalisés.

En plus de s'adapter à ce mode de travail innovant, les structures d'accompagnement des entreprises devront s'adapter aux nouvelles exigences du marché : améliorer leur capacité à opérer dans des zones non métropolitaines en mobilisant des investisseurs pertinents en dehors des grandes villes ou encore développer leur maîtrise des technologies de pointe comme la blockchain, qui permet de digitaliser des opérations complexes sans mettre en péril la sécurité des données.
Entre la recherche de rentabilité, les nouveaux besoins des start-up (mobilité, flexibilité, transparence), l'évolution des utilités (crowdfunding) et des technologies (blockchain), et les mutations de leur écosystème (digitalisation, mondialisation, décentralisation), les structures d'accompagnement des entreprises se doivent d'être aussi innovantes que leurs clients innovants !

 


Notes
1 Étude de précision menée entre le 31 mars 2017 et le 08 avril 2019 sur plus de 650 levées de fonds réalisées par 380 start-ups incubées.
2 Wynd opère principalement, mais pas exclusivement, dans le domaine de la technologie alimentaire.
3 Analyses de précision
4 Une blockchain est une base de données distribuée qui ne peut être falsifiée. Elle ne peut être modifiée que par incrémentation. Pour plus de détails, consultez le livre : Blockchain - La clé pour déverrouiller la chaîne de valeur, M. Della Chiesa, F. Hiault, C. Téqui (Eyrolles, 2019).
5 Selon l'analyse d'Accuracy des données de CoinSchedule
6 Les Echos, " ICO : les start-up tricolores boudent la France ", 06/06/2018
7 Les bourses sont les acteurs les plus importants de ce nouvel écosystème ; par leur seule taille, elles donnent confiance aux investisseurs
8 Les Echos Investir, "Euronext prend une participation de 23,5% dans la fintech Tokeny Solutions".
Solutions fintech), 01/07/2019

9 La tokenisation décrit l'acte de création d'un jeton sur une blockchain, matérialisant ainsi la propriété d'un élément externe à la blockchain - par exemple des parts d'actifs financiers.
10 Un contrat intelligent est une transaction conditionnée et programmée sur une blockchain