Si les innovations techniques et technologiques nécessitent des infrastructures de rupture, la société devra également se doter de "superstructures de rupture". Qu'est-ce qu'une superstructure ? C'est l'équivalent immatériel de l'infrastructure, c'est-à-dire les idées d'une société, ses moyens d'expression (art, philosophie, morale) et ses institutions gouvernementales, ainsi que ses institutions culturelles et éducatives.
C'est Karl Marx qui a inventé ce couplage de concepts pour montrer leur profonde codétermination : les superstructures idéologiques d'une société dépendent étroitement de ses infrastructures matérielles et économiques - et vice versa. Par exemple, la révolution industrielle a fait évoluer à la fois les infrastructures (innovations techniques, mécanisation, division du travail, etc.) et les superstructures (libéralisme, rationalisme, morale bourgeoise, etc.), qui se sont renforcées l'une l'autre.
De quelles superstructures perturbatrices aurons-nous besoin pour accompagner les changements tangibles et économiques de notre époque ? Si nous n'avons aucune certitude, nous savons en revanche que nos superstructures actuelles ne sont plus adaptées. C'est le point de départ d'un excellent TedX de Sir Ken Robinson sur nos systèmes éducatifs : le paradigme sur lequel ils reposent est encore celui de l'ère industrielle.
En effet, notre système éducatif a été conçu au 19ème siècle dans le contexte économique de la révolution industrielle. Logiquement, l'école est donc organisée pour préparer les élèves à ce système de production : cloches qui sonnent, installations séparées, matières spécialisées, programmes d'études et tests standardisés. C'est ce que Sir Ken Robinson appelle "le modèle d'éducation en usine".
Le système éducatif hérité de l'ère industrielle a un défaut particulier : il tue la créativité et la pensée divergente. Or, notre époque, l'une des plus stimulantes de l'histoire, en a plus que jamais besoin ! C'est pourquoi un changement radical de paradigme dans ce domaine est indispensable, et il s'opère en trois étapes. Premièrement, mettre fin au mythe selon lequel il existe une division entre l'académique et le non-académique, entre le théorique et le concret ; en d'autres termes, cesser de séparer l'éducation de la vie. Deuxièmement, reconnaître que la plupart des apprentissages importants se font collectivement - car la collaboration est la base de la progression - plutôt que d'encourager la compétition individuelle entre les élèves.
Troisièmement, changer les schémas de pensée de ceux qui travaillent dans le système éducatif, ainsi que l'architecture des lieux où ils travaillent. Le philosophe Michel Foucault avait déjà noté de profondes résonances entre l'organisation spatiale et temporelle des usines et des écoles. Les infrastructures disruptives inventives devront, à leur tour, correspondre à ces nouvelles superstructures disruptives. À quoi ressembleront les écoles de demain ? Où seront-elles situées ? Certains, comme Sugata Mitra en Inde, les voient dans le nuage ; d'autres les voient en pleine nature, comme les écoles forestières qui fleurissent en Europe. Mais pourquoi ne pas demander à nos enfants et à nos jeunes ce qu'ils en pensent ? La créativité est après tout leur domaine d'expertise, non ?
Sophie Chassat - Philosophe et associée - Wemean
Accuracy Talks Straight #7 - Le coin culturel