Cesser de tout voir à travers le prisme de la complexité : C'est sans doute la chose la plus difficile que nous devons réapprendre à faire. C'est le plus difficile parce que le paradigme du Une pensée complexe (Edgar Morin1) a pris le dessus. Notre sémantique quotidienne en témoigne : tout est "systémique", "hybride", "holistique" ou "fluide". Où que l'on regarde, le monde VUCA (pour volatile, incertain, complexe et ambigu) s'est imposé.2) s'étend à perte de vue.
Pourtant, appliqué à toutes les situations, ce dogme de la complexité nous fait perdre la compréhension, le potentiel d'action et la responsabilité. Tout d'abord, nous perdons la compréhension parce que elle nous impose une représentation baroque du monde où tout est enchevêtré, où la partie est dans le tout mais où le tout est aussi dans la partie3et où les causes d'un événement sont indéterminables et soumises aux effets rétroactifs de leurs propres conséquences4. Renvoyant la recherche de la vérité à une approche réductrice et mutilante de la réalité, elle encourage également l'équivalence des opinions et accentue les défauts de l'ère de la post-vérité5.
Deuxièmement, nous perdons notre potentiel d'action, car à partir du moment où tout devient complexe, comment ne pas être pris de panique et de paralysie ? Par où commencer si, dès que l'on touche à un seul fil de la réalité, toute la bobine risque de s'enchevêtrer encore plus ? Notre inaction face au changement climatique découle en partie de cette représentation du problème d'une complexité infinie et de l'idée que la moindre tentative d'y remédier soulèverait d'autres problèmes encore plus graves. La fable des ailes de papillon au Brésil qui génère un ouragan à l'autre bout du monde conduit à notre inertie et à notre impuissance. Pourtant Le secret de l'action, c'est de commencer".6comme l'a dit le philosophe Alain.
C'est compliqué" devient alors une excuse pour ne pas agir. Alors que l'état du monde exige que nous nous engagions à agir, aujourd'hui plus que jamais, Aujourd'hui, nous assistons à un grand désengagement, visible dans le monde civique et dans le monde de l'entreprise. En se référant aux effets du système, le dogme de la complexité déresponsabilise l'individu. Apprendre à penser, à agir et à vivre avec simplicité semble plus urgent que jamais. Mais le chemin n'est pas facile. Comme l'a dit l'architecte minimaliste John Pawson : La simplicité est en fait très difficile à atteindre. Elle dépend du soin, de la réflexion, de la connaissance et de la patience.7 Ajoutons à cette liste d'ingrédients le "courage", le courage de remettre en cause une représentation triomphante de la réalité qui pourrait bien être l'une de nos grandes idéologies contemporaines.
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1 Publié en 1990, le livre "Introduction à la pensée complexe" est un ouvrage de référence.
pensée] d'Edgar Morin présente les grands principes de la pensée complexe.
2 L'acronyme VUCA a été créé par l'armée américaine dans les années 1990.
3 Edgar Morin appelle cette idée le "principe holographique".
4 C'est ce que Morin appelle le "principe de récurrence".
5 Il s'agit d'une interprétation possible d'un autre principe de la pensée complexe, le "principe dialogique".
6 Alain, traduit du français "Le secret de l'action, c'est de s'y mettre".
7 Le livre Minimum de John Pawson a été publié pour la première fois en 2006.
Sophie Chassat - Philosophe et associée - Wemean
Accuracy Talks Straight #5 - Le coin culturel