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Une élection peut laisser des traces indélébiles : l’exemple du Brexit – L’Express

Contrairement aux promesses de ses partisans en 2016, la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne a précipité le déclassement économique du pays. Un avertissement pour la France.

Un vote engage. Les résultats d’une élection peuvent être sans conséquences majeures ­ c’est souvent le cas et les électeurs s’en émeuvent. Ils peuvent aussi conduire un pays dans une impasse dont il est difficile de s’extraire. Ainsi, le Brexit, voté en 2016, a été rendu effectif en janvier 2020. Quatre années de recul, de faits, de statistiques, de sondages qui permettent d’affirmer une singularité dans cette décision historique du peuple britannique : elle n’a eu, pour le Royaume-Uni, absolument aucun effet positif identifiable. Du point de vue de l’intérêt britannique, le Brexit est un échec total. C’est, en outre, un échec durable car, à la différence de la plupart des élections et des référendums, il est sans espoir de retour, en tout cas à un horizon raisonnable.

Le Brexit est d’abord et surtout un échec économique. Une note publiée par la Direction générale du Trésor en avril en atteste et met en lumière les trois canaux par lesquels la sortie du Royaume-Uni de l’UE a affecté l’activité. Premièrement, le Brexit a entraîné une contraction spectaculaire de l’investissement des entreprises britanniques. Fin 2023, ce dernier était inférieur de 20 % à ce qu’il aurait été s’il avait poursuivi sa dynamique d’avant le référendum de 2016, qui était très porteuse ­ quasiment 6 % par an. Ce sous-investissement concerne toutes les branches, à l’exception de la construction. En ralentissant la modernisation du capital des entreprises, il a eu un effet sur la productivité et la croissance du pays.

Deuxièmement, le Brexit a affecté les échanges commerciaux avec l’UE, en particulier dans les services. Si le tourisme entre l’île et le continent a retrouvé son intensité d’avant, comme le commerce de produits manufacturés, ce n’est pas le cas des activités financières. Le Brexit a, de ce point de vue, durablement pénalisé la place londonienne au profit de villes comme Dublin, Paris et Amsterdam.

Troisièmement, le Brexit a accentué les tensions sur le marché du travail britannique. D’après le Trésor, le nombre d’emplois occupés par des Européens outreManche stagne depuis le référendum de 2016. Le déficit d’emplois s’élèverait à 200 000. Ce problème est accentué par la sortie du marché du travail de plus de 300 000 seniors depuis la pandémie. Le pays lutte contre ces pénuries en s’ouvrant davantage aux immigrés non européens, soit très exactement le contraire de ce pour quoi les Brexiters avaient voté. De nombreux sondages avaient montré, en effet, que l’un des principaux motifs de vote pour la sortie de l’UE était la reprise en main de la politique migratoire, qui devait aboutir à un arrêt de l’immigration. Raté. En juin 2023, l’immigration non européenne concernait 700 000 personnes, un record.

Sur ce sujet, comme sur les autres, les militants du Brexit ont vendu à leurs concitoyens une souveraineté de droit assise sur des principes nationalistes théoriques, et non une souveraineté de fait assise sur la réalité de la vie économique. Le résultat de ces trois contre-performances ­ investissement, échanges de services, pénurie de main-d’oeuvre ­ est déjà tangible. D’après le cabinet de conseil Accuracy, le PIB, comparé à une base 100 en juin 2016, se situe au premier trimestre 2024 à 108,3 au Royaume-Uni, 110,5 dans la zone euro ­ dont la croissance est pourtant peu brillante ­ et 119,4 aux Etats-Unis.

Les yeux de la monarchie se sont dessillés depuis huit ans. Un sondage réalisé par Ipsos et publié récemment par Accuracy relève que 13 % seulement des Britanniques considèrent que le Brexit a été un succès. Ils ne sont que 9 % chez les 35-54 ans et 5 % chez les 18-34 ans. Il fait peu de doutes que ce ressentiment pèsera dans le vote des élections législatives du 4 juillet, qui devraient déboucher sur une majorité parlementaire travailliste (voir page 41). L’actuel Premier ministre Rishi Sunak, sous des dehors plus policés que Boris Johnson, fut un « early Brexiter » et le chancelier de l’Echiquier de son flamboyant prédécesseur. Mais les premiers responsables de cette situation sont les Britanniques eux-mêmes. Un vote n’est jamais à prendre à la légère. Une élection laisse des traces indélébiles. Les Français, dont les réactions politiques sont souvent épidermiques, feraient bien de s’en souvenir lorsqu’ils désigneront leur nouvelle assemblée à la fin du mois.

Nicolas Bouzou, économiste et essayiste, est directeur du cabinet de conseil Asterès.

Groupe L’Express