PERSPECTIVES : comment maintenir le cap lorsqu'on navigue à vue ?
Dans un contexte où les repères sont flous, maintenir le cap exige avant tout de bien cerner l’incertitude. Le conflit au Moyen-Orient illustre à quelle vitesse la géopolitique peut bouleverser les équilibres – sans désigner de vainqueur clair, mais avec des effets durables sur la confiance, les marchés de l’énergie et les échanges commerciaux. Dans le même temps, l’activité mondiale reste fragile. L’Europe peine à retrouver son élan, et les signaux sectoriels restent mitigés. L’inflation, loin d’avoir disparu, exige toujours une grande vigilance de la part des banques centrales, qui sont contraintes de trouver un équilibre entre le soutien à la croissance et le maintien de leur crédibilité en matière de lutte contre l’inflation. Les scénarios de l’OCDE mettent en évidence la divergence possible entre un choc temporaire et une perturbation plus prolongée. À cela s’ajoutent le choc chinois, la résurgence des politiques industrielles et les défis démographiques. Naviguer à vue ne signifie donc pas abandonner le cap : cela signifie accepter des cartes imparfaites, multiplier les scénarios et préserver la capacité d’adaptation.
Conflit au Moyen-Orient : y a-t-il un vainqueur ?
1 – Les 14 engagements de l'accord entre les États-Unis et l'Iran signé le 17 juin : l'Iran a le dessus
2 – D’un accord à l’autre : un cadre moins contraignant pour l’Iran, même si cela fait suite à une guerre marquée par des destructions massives
- Les États-Unis n'a atteint ses objectifs que de manière très partielle.
- Alliés régionaux ont des raisons de douter de la fiabilité du soutien américain.
- Iran est affaibli, mais le régime reste en place (même s'il est probablement transformé).
- Ailleurs dans le monde: L'Europe est absente, tandis que la Chine et la Russie peuvent se réjouir de ne pas avoir perdu d'allié.
- Dans l'ensemble : “ Au royaume des aveugles, le borgne fait roi ”. Le contexte géopolitique qui entoure l'économie reste à la fois incertain et en pleine évolution.
- Une question, peut-être un peu extrême, mais qui risque fort d'être évoquée : cela pourrait-il constituer un ‘ moment Suez ’ pour les États-Unis ?
Activité sectorielle européenne
1 – Union européenne : faiblesse persistante du côté de l'activité
Union européenne – Industrie : tendances futures
Sources : Accuracy, Commission européenne
Score Z : mesure l'écart d'une valeur par rapport à la moyenne, en écarts-types. Plus le score z est éloigné de 0, plus la valeur s'écarte de la moyenne historique (de manière positive lorsque le score z est > 0, ou de manière négative lorsque le score z est > 0).
Échelle de gauche : Plus le score z est positif, plus la tendance se situe au-dessus de la moyenne historique. Plus le score z est négatif, plus la tendance se situe en dessous de la moyenne historique.
Échelle de droite : Le principe est le même que celui de l'échelle de gauche, mais les hausses et les baisses excessives des prix sont toutes deux considérées comme négatives, ce qui se traduit par une couleur de plus en plus rouge à mesure que les données s'éloignent de 0.
Union européenne – Services : tendances futures
Sources : Accuracy, Commission européenne
Union européenne – Commerce : tendances futures
Sources : Accuracy, Commission européenne
Union européenne – Secteur de la construction : tendances futures
Sources : Accuracy, Commission européenne
2 – France : l'industrie dans une situation moins défavorable ?
France – Secteur d'activité : tendances futures
Sources : Accuracy, Commission européenne
France – Services : tendances futures
Sources : Accuracy, Commission européenne
France – Commerce : tendances futures
Sources : Accuracy, Commission européenne
France – Bâtiment : tendances futures
Sources : Accuracy, Commission européenne
3 – Allemagne : le commerce et le secteur de la construction marquent le pas
Allemagne – Industrie : tendances futures
Sources : Accuracy, Commission européenne
Allemagne – Services : tendances futures
Sources : Accuracy, Commission européenne
Allemagne – Commerce : tendances futures
Sources : Accuracy, Commission européenne
Allemagne – Secteur du bâtiment : tendances futures
Sources : Accuracy, Commission européenne
Premières indications sur le profil d'activité en juin
L'indice PMI de la zone euro laisse entrevoir une légère amélioration, due avant tout à un ralentissement de la contraction du secteur des services. Cela suggère que l'économie fait encore preuve de résilience et pourrait (de justesse) éviter la récession.
Le secteur manufacturier reste globalement stable : il connaît un léger ralentissement, mais continue d'évoluer en phase d'expansion, toujours soutenu par la constitution de stocks à titre de précaution.
On peut donc envisager une stabilisation du PIB au deuxième trimestre, parallèlement à des premiers signes de modération de l'inflation. En effet, la baisse des prix de l'énergie commence déjà à se faire sentir du côté des entreprises.
PMI de la zone euro: apaisement des tensions et regain d'optimisme
Sources : Accuracy, S&P Global, Macrobond
Aux États-Unis, les indicateurs d'activité se sont à nouveau améliorés pour le troisième mois consécutif, soutenus par un certain optimisme quant à la situation au Moyen-Orient.
Toutefois, les inquiétudes concernant les perspectives économiques persistent, ce qui conduit les entreprises à réduire leurs effectifs pour faire face à la hausse des coûts. L'inflation des prix des intrants a ralenti, mais reste à un niveau historiquement élevé.
Enfin, le rythme de la croissance économique reste relativement modéré par rapport à celui observé début 2026, avant le conflit. On constate également un certain déséquilibre au sein de l'économie, la faiblesse de la demande dans le secteur des services contrastant avec la forte demande de produits manufacturés, cette dernière étant toujours soutenue par la constitution de stocks en prévision d'éventuelles perturbations de la chaîne d'approvisionnement.
PMI États-Unis : une vision toujours optimiste, mais une certaine vigilance s'impose quant aux messages sous-jacents
Sources : Accuracy, S&P Global, Macrobond
Inflation
1 – Les cours du pétrole sont en baisse, mais les contrats à terme ne laissent pas présager un retour à la situation antérieure
Brent – cours au comptant et prix des contrats à terme à un an : les courbes s'aplatissent, mais le marché n'est pas convaincu que la situation reviendra à la normale
Sources : Accuracy, ICE, Macrobond
2 – Prix dans la zone euro : un ralentissement de la dynamique de l'amont vers l'aval, mais la vigilance reste de mise
L'inflation a continué de progresser en mai, atteignant 3,21 TP3T (contre 3,01 TP3T en avril), les anticipations d'inflation tant des marchés que des consommateurs restant élevées. Cette hausse s'explique par plusieurs facteurs :
- Une contribution toujours importante des services (1,62 point de pourcentage, contre 1,38 en avril), notamment des transports et des services liés aux loisirs.
- Une forte contribution du secteur de l'énergie (0,98 point de pourcentage, globalement stable par rapport à avril).
- Une contribution en hausse des produits industriels (0,22 en mai, contre 0,20 en avril).
- Une contribution moindre des produits alimentaires, de l'alcool et du tabac (0,35, contre 0,46 auparavant).
Les prix à la production dans le secteur manufacturier ont également connu une hausse significative, atteignant 6,11 TP3T en glissement annuel en avril, contre 3,71 TP3T en mars et 0,31 TP3T en février.
Pondérations approximatives des sous-composantes de l'indice des prix à la consommation :
- Services : 45%
- Biens industriels non énergétiques : 25%
- Alimentation, alcool, tabac : 20%
- Énergie : 10%
Zone euro : hausse des prix à la production dans le secteur manufacturier
Sources : Accuracy, Eurostat, Macrobond
Zone euro : indice des prix à la consommation – global
Sources : Accuracy, Eurostat, Macrobond
Zone euro : indice des prix à la consommation – sous-jacent
Sources : Accuracy, Eurostat, Macrobond
Zone euro : anticipations d'inflation des consommateurs
Sources : Accuracy, BCE, Macrobond
Zone euro : anticipations d'inflation des marchés
Sources : Accuracy, Bloomberg
3 – Les prix aux États-Unis : une réalité dérangeante, mais où les attentes se révèlent plus résistantes qu'en Europe
États-Unis : indice des prix à la consommation
Sources : Accuracy, Macrobond
États-Unis : l'effet loupe laisse entrevoir une hausse indésirable des prix à la consommation
Sources : Accuracy, Macrobond
D'autres indicateurs de l'inflation laissent penser que les pressions sur les prix s'intensifient
Sources : Accuracy, Macrobond, Bloomberg
États-Unis : anticipations d'inflation des consommateurs
Sources : Accuracy, Macrobond, Fed de New York
États-Unis : les anticipations d'inflation reflètent la conviction que les chocs actuels sont temporaires
Sources : Accuracy, Bloomberg
Politique monétaire : États-Unis et Europe
Dans un contexte marqué par l'incertitude et une nouvelle hausse de l'inflation, la BCE et la Réserve fédérale se sont réunies pour ajuster leurs taux directeurs. Alors que la BCE a relevé ses trois principaux taux de 25 points de base, la Fed a choisi de les maintenir inchangés.
Première hausse des taux d'intérêt de la BCE, tandis que la Fed maintient sa position
Sources : Accuracy, BCE, Fed, Macrobond
Source : Bloomberg
1 – Banque centrale européenne : assurance
Pour la première fois depuis septembre 2023, la BCE a décidé de relever ses taux directeurs de 25 points de base, après trois mois marqués par des incertitudes géopolitiques.
Cette hausse a pour objectif de contenir la nouvelle remontée de l'inflation, l'objectif de 2% restant clairement en ligne de mire. Parallèlement, la BCE a revu à la hausse ses prévisions d'inflation, reflétant ainsi les anticipations d'une inflation plus forte que prévu dans le secteur de l'énergie, ainsi que, dans une moindre mesure, dans ceux de l'alimentation, des biens et des services.
La BCE conserve néanmoins un ton prudent quant à l'évolution future de la situation, sans fournir d'indications explicites sur l'orientation probable de ses prochaines décisions. En effet, les différents scénarios envisagés par les services de la banque centrale laissent entrevoir des contextes qui ne nécessiteraient pas la même réponse en matière de politique monétaire.
Source : BCE
2 – Réserve fédérale : première réunion de politique monétaire sous la direction du nouveau président
Cette déclaration est plus concise ; elle contient à la fois un message clair et une omission notable : Il faut venir à bout de l'inflation (il faut ramener l'inflation à un niveau plus bas) et la tendance à l'assouplissement signalée précédemment a été abandonnée.
Les modifications apportées aux prévisions économiques sont les suivantes :
- On s'attend à une croissance légèrement inférieure cette année (+2,21 TP3T, contre +2,41 TP3T prévu en mars).
- On s'attend à une hausse de l'inflation (+3,61 TP3T pour le déflateur PCE, contre +2,71 TP3T précédemment ; +3,31 TP3T pour l'inflation sous-jacente).
- Aucune baisse des taux directeurs n'est prévue cette année.
- Une phase de normalisation prévue pour 2027-2028, qui pourrait ouvrir la voie à des baisses de taux modérées.
Si l'incertitude s'est quelque peu atténuée en matière de croissance et de chômage, elle s'est en revanche accrue en ce qui concerne les prix, atteignant un niveau élevé.
La politique monétaire actuelle est-elle restrictive ? Peut-être si l'on se place du point de vue du marché immobilier, mais pas du tout si l'on considère les marchés financiers.
Parmi les changements envisagés par le président Warsh :
- Les indications prospectives sont jugées moins efficaces dans un contexte de forte incertitude, et il conviendrait de revoir le ‘ graphique en points ’.
- On pourrait remettre en question le caractère systématique des conférences de presse organisées à l'issue de chaque réunion politique, en limitant la communication aux moments où un message important doit être transmis.
- Des groupes de travail spécifiques sont en cours de création afin d'amorcer des changements dans des domaines tels que la communication, le bilan de la banque centrale, l'utilisation des données économiques, la productivité, l'emploi et l'inflation.
Les marchés financiers ont interprété ce message comme étant plus « hawkish » que prévu : les anticipations de baisses de taux ont été repoussées et la courbe des taux s'est aplatie.
États-Unis : la courbe des taux s'aplatit après une déclaration plus ferme que prévu de la Fed
Sources : Accuracy, Macrobond
Perspectives économiques de l'OCDE (juin 2026) : une incertitude persistante
1 – L'importance de la région du Moyen-Orient dans le commerce mondial
La part des pays du golfe Persique dans l'économie mondiale (%)
Sources : Accuracy, OCDE
Le rôle des pays du golfe Persique dans la logistique mondiale (le modèle « % » de la logistique mondiale)
Sources : Accuracy, OCDE
Le rôle des pays du golfe Persique dans le secteur des matières premières (% de l'offre mondiale)
Sources : Accuracy, OCDE
2 – Deux scénarios principaux
Source : OCDE
3 – … avec des résultats qui pourraient être très divergents
Un scénario de perturbation prolongée qui pèse sur la croissance
Sources : Accuracy, OCDE
Un scénario de perturbations prolongées qui fait grimper l'inflation
Sources : Accuracy, OCDE
Croissance du PIB mondial
Sources : Accuracy, OCDE
Inflation globale du G20
Sources : Accuracy, OCDE
La politique commerciale extérieure et la politique industrielle de la Chine
1 – Le commerce extérieur de la Chine : prendre toute la mesure du choc actuel
Part du commerce chinois dans le PIB mondial hors Chine (%)
Sources : Accuracy, Fed
Évolution de la part de la Chine dans le commerce mondial (taux annualisé, en % points)
Sources : Accuracy, Fed
Répartition des importations chinoises par région (%)
Sources : Accuracy, Fed
Évolution de l'indice de similitude des exportations (ESI) de la Chine par rapport à certaines économies avancées : une compétitivité en constante progression
Sources : Accuracy, Fed
Évolution de l'indice de similitude des exportations (ESI) de la Chine par rapport à certaines économies émergentes : divergences en matière de spécialisation
Sources : Accuracy, Fed
2 – Une nouvelle ère : comment les politiques industrielles s'adaptent du mieux qu'elles peuvent
Ces deux chocs provenant de Chine ont touché un grand nombre de pays à travers le monde, y compris l'Union européenne, avec laquelle la Chine est en concurrence dans un nombre croissant de secteurs (tels que l'automobile et l'industrie pharmaceutique). Comment les décideurs politiques devraient-ils réagir ?
Les dernières années apportent une première réponse. Face à la multiplication des chocs mondiaux, les pays se sont tournés vers les politiques industrielles afin de préserver les mesures de protection de leurs industries nationales. La guerre qui sévit actuellement en Iran en est une illustration claire : en l’espace de deux mois (mars-avril 2026), le FMI a recensé quelque 205 nouvelles politiques industrielles.
Cette tendance s'est particulièrement accentuée depuis la crise du Covid-19, qui a ravivé l'intérêt pour les mesures à caractère protectionniste. Ces politiques, souvent axées sur la résilience des chaînes d'approvisionnement, la sécurité nationale et des considérations géopolitiques, visent à réduire la dépendance vis-à-vis des rivaux géopolitiques et à protéger les secteurs jugés stratégiques.
Cependant, si leurs effets à court terme peuvent paraître convaincants, l’impact positif des politiques industrielles a tendance à être de courte durée. Les subventions peuvent dans un premier temps stimuler l'investissement, mais leurs effets sur la productivité et la production s'affaiblissent avec le temps et peuvent même s'inverser. De plus, ces politiques entraînent généralement une réaffectation des ressources au profit des entités ciblées, au détriment potentiel des entreprises plus productives et de l'économie dans son ensemble. Elles peuvent également susciter des imitations ailleurs, conduisant à une course mondiale aux politiques coûteuse et inefficace.
Dans ce contexte, les réformes structurelles semblent mieux à même de permettre aux gouvernements d’atteindre leurs objectifs. L’amélioration des cadres institutionnels et réglementaires pourrait permettre d’augmenter la production dans les secteurs inefficaces jusqu’à 10% à moyen terme (FMI), soit environ cinq fois plus que la politique industrielle à elle seule. De telles réformes profitent à tous les secteurs, évitent les écueils liés au choix des ’ gagnants » et peuvent même renforcer l’efficacité de la politique industrielle là où elle est mise en œuvre.
Le niveau des subventions industrielles varie considérablement d'une région à l'autre
Sources : Accuracy, OCDE
Subventions industrielles mondiales dans 15 secteurs industriels clés
Sources : Accuracy, OCDE
Évolution des subventions industrielles entre 2005 et 2024, montrant une croissance continue
Sources : Accuracy, OCDE
Les subventions industrielles mondiales varient selon les secteurs
Sources : Accuracy, OCDE
Données démographiques : le paradoxe d'une population vieillissante et d'un taux de dépendance en baisse
La France, comme de nombreux autres pays, s’apprête à franchir un tournant décisif, avec le début d’un déclin démographique. Après avoir atteint un pic de 69,8 millions d’habitants en 2037 – grâce à un solde migratoire positif –, la population devrait, selon les projections de l’INSEE, l’institut national de la statistique, retomber à 65,9 millions d’ici 2070, soit 3,2 millions de moins qu’en 2026. Cela marque une rupture nette par rapport aux précédentes projections de l'INSEE (notamment celles de 2010 et aux scénarios antérieurs à 2026), qui ne prévoyaient absolument pas de déclin démographique.
Évolution de la population française selon l'INSEE
Sources : Accuracy, INSEE
Paradoxalement, le taux de dépendance, qui mesure le poids des populations dépendantes par rapport à celui de la population en âge de travailler, semble s'améliorer dans le scénario de 2026 par rapport aux projections antérieures (2016 et 2021).
Ce phénomène s'explique par des flux migratoires plus importants prévus à court terme, qui augmentent automatiquement la part de la population en âge de travailler et réduisent ainsi le taux de dépendance. De plus, l'espérance de vie devrait augmenter plus modérément, ce qui ralentira légèrement le processus de vieillissement par rapport aux hypothèses antérieures.
Toutefois, le taux de dépendance devant encore augmenter considérablement au fil du temps, les défis liés au vieillissement de la population restent au cœur des préoccupations :
- Les systèmes de retraite, face à un nombre croissant de retraités qui vivent plus longtemps
- Des marchés du travail caractérisés par une baisse du nombre de travailleurs et de cotisants
- Les finances publiques, avec des dépenses en hausse liées au vieillissement de la population (aides sociales et besoins en infrastructures)
Taux de dépendance : une population vieillissante
Sources : Accuracy, INSEE
Source : INSEE
ZOOM : l'économie et la géographie des actifs incorporels
La montée des tensions pèse sur le commerce international et pourrait réduire son rôle de moteur de la croissance. Cependant, les changements en cours ne s’expliquent pas uniquement par la géopolitique : ils reflètent également l’importance croissante des services, des actifs incorporels et des industries de l’information. Dans les économies avancées, le poids économique de l’industrie manufacturière diminue, tandis que les services de marché, la R&D, les logiciels, les marques et les activités numériques sont en pleine expansion. Cette évolution se reflète dans le commerce mondial : les services progressent plus rapidement que les biens, portés par la numérisation et l’intelligence artificielle. La géographie même du commerce évolue : la distance physique compte moins, tandis que la proximité institutionnelle, juridique, politique et culturelle devient déterminante.
Le monde change, et les tensions s'intensifient. À la fin du premier trimestre de cette année, 42 pays étaient impliqués dans un conflit actif – défini comme des hostilités armées importantes entraînant des pertes humaines –, qu’il s’agisse de conflits interétatiques, intra-étatiques, non étatiques ou extra-systémiques (un État combattant un groupe armé non étatique en dehors de son territoire). Depuis 1989, ce nombre n’avait pas dépassé 40 (la moyenne se situant légèrement en dessous de 30). Aujourd’hui, Près de la moitié de la population mondiale est confrontée à cette réalité violente, qui, sans surprise, alimente un sentiment croissant d'exposition au risque. En conséquence, les flux commerciaux, y compris les échanges économiques, sont entravés, et le commerce international ne peut plus être considéré comme un moteur incontournable de la croissance mondiale – il pourrait même devenir un frein. Cela représente un changement majeur dans l'environnement des affaires. L'hyper-mondialisation – entendue comme une période au cours de laquelle le commerce mondial progresse plus rapidement que la production mondiale – a commencé à s'estomper à partir des années 2010, ces deux variables affichant alors des taux de croissance globalement similaires. Entrons-nous désormais dans une ère d'hypo-mondialisation ?
Les développements actuels semblent le laisser penser, notamment dans le contexte de la guerre dans le golfe Persique. D’un côté, les États-Unis sont en première ligne ; de l’autre, bien que de manière plus indirecte, la Chine et la Russie. L’Europe, quant à elle, hésite quant à son positionnement sur la scène mondiale : étroitement alignée sur Washington, mais avec un certain malaise, ou peut-être tentée par une posture plus non-alignée ? Un modèle économique davantage tourné vers l'intérieur, impliquant moins de liens internationaux et probablement moins de barrières entre le secteur productif et l'État, ferait passer le moteur de la croissance du commerce extérieur à la demande intérieure.
Croissance du commerce mondial* par rapport à la croissance du PIB
Sources : Accuracy, Banque mondiale, Macrobond
Mais il faut élargir notre perspective. Les changements en cours ou à venir dans les relations économiques internationales ne se résument pas uniquement à des tensions géopolitiques ou à des repositionnements politiques. Il convient également de tenir compte des transformations structurelles qui touchent tant l'offre que la demande de biens et de services.
Dans la plupart des économies avancées, le poids du secteur manufacturier n'a cessé de diminuer au profit des services. Aux États-Unis, la valeur ajoutée du secteur manufacturier est passée de 17% du total en 1995 à environ 11% au cours du premier semestre de la décennie actuelle, tandis que celle des services marchands est passée de 50% à environ 56%. Dans le cadre de cette évolution, les ‘ industries de l'information ’ occupent une place particulière. Leur champ d'activité est vaste et couvre aussi bien le secteur industriel (ordinateurs et équipements électroniques) que celui des services (services informatiques et médias), ainsi que les activités de distribution. La tendance est clairement à la croissance : Au sein de l'Union européenne, leur part est passée de moins de 5% à près de 7% ; aux États-Unis, elle est passée d'un peu plus de 7% à près de 9%.
Secteurs regroupés sous l'appellation « industries de l'information »
Source : OCDE
Part de la valeur ajoutée des secteurs de l'information* dans la valeur ajoutée totale
Sources : Accuracy, OCDE (sur la base de TiVA)
En ce qui concerne la demande, concentrons-nous sur l'investissement, une première distinction pouvant être établie entre les investissements corporels et incorporels. Dans le cas des entreprises américaines, d’après des données à prix constants pour 2025, les premiers (bâtiments et équipements) représentent 56% du total, tandis que les seconds (logiciels, R&D, marques, etc.) représentent 44%. Il convient de noter que la croissance des investissements incorporels est plus forte à l’échelle mondiale.
Investissement : la plus forte croissance des actifs incorporels
Sources : Accuracy, WIPOO, LUISS
Une deuxième distinction sépare les industries de l'information de la R&D et des autres secteurs. Les secteurs de l'information représentent désormais environ 30% de l'investissement total aux États-Unis, contre un peu plus de 20% dans les autres pays de l'OCDE. Sur la période 2007-2023, la dynamique de croissance leur a été très favorable : une multiplication par environ 3,5 aux États-Unis, contre 2 pour la R&D et 1,3 pour le reste (dans le reste de l’OCDE, les facteurs de croissance pourraient être estimés respectivement à 2,5, 1,4 et 1,3).
Part de l'investissement brut nominal par type d'actif, en pourcentage de l'investissement des entreprises (2023 ou dernière année disponible)
Sources : Accuracy, OCDE
Si les actifs incorporels et les secteurs de l'information absorbent une part croissante des efforts d'investissement et contribuent donc de plus en plus à la croissance économique, leur part dans le commerce extérieur ne peut, selon toute vraisemblance, que s'accroître. Revenons tout d'abord à la distinction entre les services et les produits manufacturés. Selon le FMI, entre 2011 et 2023, le commerce mondial des services (en dollars courants) a progressé en moyenne de 4,71 TP3T par an, contre 2,21 TP3T pour les biens. En adoptant une approche différente (mesurer les volumes plutôt que les valeurs), et En se concentrant sur la période la plus récente (2023-2025), l'OMC parvient à une conclusion très similaire. Le commerce mondial des services connaît une croissance plus rapide : respectivement 7,51 TP3T, 7,81 TP3T et 5,31 TP3T par an, contre -0,91 TP3T, 2,71 TP3T et 4,61 TP3T pour les produits manufacturés. L'OCDE propose une vue d'ensemble des économies du G20 (qui représentent environ 85% du PIB mondial). Début 2012, les échanges de services entre ces pays étaient environ quatre fois moins importants que les échanges de biens ; mi-2025, ce rapport s'était ramené à un pour trois. Examinons à présent les services intégrés aux secteurs de l'information. On peut soulever deux points. Premièrement, le FMI note que Le rythme observé reflète en partie ‘ la forte progression de la numérisation, qui facilite les échanges transfrontaliers de services ’. Deuxièmement, L'OMC souligne le rôle joué par la diffusion récente de l'intelligence artificielle (la période analysée s'étend de 2022 à 2024) pour stimuler les exportations dans certains secteurs des services, notamment les télécommunications, les technologies de l'information et les services aux entreprises.
Union européenne : estimations des exportations de services basés sur l'IA, par secteur, 2022-2024 (en milliards de $)
Sources : Accuracy, OMC
La transformation de l'économie se poursuit : d'une organisation axée sur les biens vers une organisation de plus en plus axée sur les éléments immatériels. En effet, cette évolution s'accélère. Cela a des implications pour l'architecture des relations commerciales internationales pour une raison essentielle : les flux immatériels sont bien moins limités par la géographie. En ce qui concerne les biens, les ‘ modèles gravitationnels ’ expliquent les flux commerciaux par la taille des économies et par la distance physique qui les sépare. En revanche, les échanges au sein de l’économie immatérielle sont bien moins soumis à cette ‘ loi ’. Les idées, les technologies et les services associés sont en grande partie transmis par voie électronique, et le rôle réduit des biens physiques dans les chaînes de valeur ne constitue pas un obstacle aux échanges. L'offre, qui allie des capacités de création, de protection et de commercialisation, peut répondre à la demande sur de très longues distances. La distance, lorsqu'elle entrave les échanges, revêt une nature différente : cela reflète les différences entre les cadres juridiques, les normes réglementaires et les niveaux de confiance. La compatibilité entre les contextes institutionnels, politiques et même culturels revêt donc une importance cruciale. Cette proximité se mesure moins en termes physiques qu'en termes géopolitiques, souvent à l'aide d'indicateurs tels que la convergence des comportements de vote aux Nations unies.
D'un secteur à l'autre : le coût* de la distance physique diminue, tandis que celui de la distance géopolitique augmente
Sources : Accuracy, ECIPE
La structure de l'économie évolue, avec une part croissante consacrée aux services modernes, à la technologie et à la R&D. La géographie des échanges commerciaux est en pleine mutation – et continuera de l'être. Ce n'est pas seulement le degré de mondialisation qui change, mais aussi sa nature même. Une telle organisation ne peut pas être totalement à l'abri d'un climat de tensions internationales intenses. On peut néanmoins se demander si la distance géopolitique est moins déterminante que la distance physique – à condition, bien sûr, que la logique des alliances reste intacte.
Hervé Goulletquer, conseiller économique principal, Accuracy