Les opérations militaires intensives menées en Iran, sous la direction conjointe des États-Unis et d'Israël, constituent un facteur de déstabilisation de l'équilibre mondial – du moins pour l'instant. Une guerre choisie par un pays et une guerre par nécessité pour l’autre, aux objectifs flous : destruction des moyens militaires les plus dangereux de l’Iran, changement de régime ou fragmentation interne ? Comment déterminer si les moyens sont en adéquation avec les fins, ou dans quelle mesure la campagne est encore loin du résultat escompté ? Les observateurs sont-ils témoins de…‑Une ambiguïté stratégique délibérée ou une initiative mal préparée dont la mise en œuvre risque de s'enliser ?
Quoi qu’il en soit, ni la durée des opérations militaires ni l’ampleur de la production pétrolière‑et‑Les hausses du prix de l'essence suffiront à définir l'économie mondiale’les contours du poteau‑conflit, notamment au vu d’un climat d’incertitude qui ne cesse de s’épaissir. Au moins deux autres aspects sont à prendre en compte : (i) la géopolitique au Moyen-Orient – en Iran, bien sûr, mais aussi les relations entre les principaux acteurs de la région : une stabilisation est-elle en cours et la voie vers une coopération accrue est-elle ouverte ? – et (ii) La position de la Chine, tant vis-à-vis des acteurs régionaux que vis-à-vis du principal acteur extérieur, les États-Unis.
Concentrons-nous sur cette deuxième dimension. Pékin a des intérêts à défendre. Plus de 50% de ses importations de pétrole brut proviennent du Moyen-Orient, et 38% du pétrole brut mondial transitant par le détroit d'Ormuz sont destinés à la Chine. Pour le gaz, ces chiffres s’élèvent respectivement à 27% et 16%. Une grande partie des exportations chinoises vers l’Europe transite généralement par la mer Rouge et le canal de Suez. La stabilité régionale constitue donc une priorité stratégique pour la diplomatie chinoise.
Au sein de la région, l'Iran occupe une place à part pour la Chine, et non pas non pas en raison des volumes d’échanges commerciaux en soi – l’Iran ne représente que 1% du commerce chinois, bien que le pétrole brut iranien ait autrefois représenté plus de 10% des importations chinoises –, mais en raison des partenariats noués : l’initiative « La Ceinture et la Route », à laquelle Téhéran a adhéré en 2019 ; un partenariat stratégique signé en 2021 prévoyant plus de 100 milliards d’euros d’investissements chinois dans les secteurs de l’énergie, des télécommunications et des infrastructures en Iran (évitant ainsi le passage par le détroit d’Ormuz grâce à la mise en place d’un axe Chine – Pakistan – Iran) ; et l’adhésion de l’Iran, en 2023, à l’Organisation de coopération de Shanghai et aux BRICS.
Un régime iranien affaibli par les coups portés par les États-Unis et Israël représente un défi stratégique pour Pékin. Cela fait suite à la capture par un commando américain du président vénézuélien, Nicolás Maduro, et à la tutelle imposée par la suite par Washington au pays, privant ainsi la Chine d’environ 13% de ses importations de pétrole brut à prix réduit ! Du point de vue de Pékin - Et pas seulement celui de Pékin : l'interventionnisme américain est préoccupant. Washington présente le reste du monde comme responsable de son déficit commercial, justifiant ainsi l'instauration de droits de douane unilatéraux. Les sphères d'influence font leur retour en tant qu'outils de politique étrangère : le continent américain est revendiqué comme un domaine américain (comme on le voit au Venezuela), et aujourd'hui, on peut sans doute affirmer que le Moyen-Orient fait également l'objet de revendications (comme le montre l'opération militaire en Iran). Où s'arrête cette ambition ? L'Europe occidentale entretient des liens culturels, économiques, financiers et de défense étroits avec les États-Unis. Et de nombreux pays de la région Asie-Pacifique ont des relations privilégiées avec Washington. Que reste-t-il à la Chine dans cette logique ? Ses ambitions en matière de développement économique, d’influence géopolitique et de ‘ rétablissement de la place qui lui revient ’ dans les affaires mondiales sont directement remises en cause.
Cela nous amène à une constatation et à une question. Des États-Unis déterminés à freiner l'essor de la Chine et une Chine convaincue d'être bridée, dans un monde multipolaire instable marqué par le sentiment nationaliste et les doutes quant à la mondialisation, dépeint une image qui rappelle le début du XXe siècle, avant la Première Guerre mondiale. Taïwan devient, au sens figuré, à la fois l'Alsace‑La Lorraine et le Sarajevo de notre époque, comme l'a suggéré Odd Arne Westad, historien à Yale.
Cette perspective est effrayante. Et si on la prend au sérieux – comme le font sans aucun doute les responsables chinois –, il est essentiel de s’y préparer. Une confrontation ouverte n’est pas imminente, mais la Chine ne tolérera pas d’être bafouée. L’expérience de l’année dernière a montré qu’une fermeté mesurée (ni trop, ni trop peu) pouvait contraindre la Maison Blanche à faire marche arrière. Alors que l'effet de levier des droits de douane s'est affaibli, en raison de la position de la Chine et de la décision de la Cour suprême des États-Unis, les États-Unis‑‘ Incursion ’ israélienne en Iran (le président Trump)’(pendant son mandat) ne peut que s’enliser. Pékin n’y contribuera pas directement, mais il accueillera certainement cette perspective avec satisfaction. Le décalage entre les mesures à court terme des États-Unis‑les contraintes liées à la durée et l'Iran’Sa capacité d'endurance sera un atout.
Pourtant, malgré les tensions entre les administrations Xi et Trump, le niveau élevé‑les canaux de communication à tous les niveaux restent ouverts. Les deux présidents devraient se rencontrer prochainement (après un report dû à la guerre en Iran qui a perturbé Washington)’(selon son emploi du temps).
Que nous apprend la situation économique de chaque pays sur les mesures qu'ils pourraient prendre pour stabiliser, ou du moins apaiser, leurs relations bilatérales ?
Commençons par la situation conjoncturelle. Les deux économies ont affiché de bons résultats en 2025 : Le PIB américain a progressé de 2,11 TP3T, celui de la Chine de 51 TP3T, ce qui correspond globalement aux moyennes historiques. L'inflation est un peu trop élevée aux États-Unis et trop faible en Chine. Trois autres aspects sont à prendre en compte:
- Les indicateurs récents aux États-Unis laissent entrevoir un retour à la normale après une période de croissance plus rapide‑trimestres de croissance. La Chine affiche un rythme plus régulier. Mais comment la guerre va-t-elle influencer ces trajectoires ?
- Tech‑Les investissements dans ce secteur sont en plein essor aux États-Unis ; les exportations ont joué un rôle déterminant en Chine’ses bons résultats.
- Ces deux modèles économiques entraînent d'importants déséquilibres extérieurs : un courant‑un déficit de la balance courante de près de 4% du PIB aux États-Unis (aggravé par les droits de douane et les pénuries de main-d'œuvre), et un excédent d'un peu moins de 4% en Chine. Ces déséquilibres soulèvent des questions quant à la viabilité.
Il est essentiel d'évaluer les ambitions économiques de chaque dirigeant. Aux États-Unis, le programme comporte trois volets : stimuler l’investissement, promouvoir l’innovation et accroître la productivité, afin d’augmenter les revenus. Pour optimiser le rendement de cette triple action, trois conditions doivent être remplies : (i) une position dominante sur les plans technologique et industriel, avec des chaînes d’approvisionnement mondiales diversifiées parallèlement à la relocalisation des produits essentiels ; (ii) une base d’investisseurs nationaux plus large, axée sur la croissance à long terme et des produits financiers diversifiés ; et (iii) une politique économique favorisant la déréglementation, la compétitivité et des partenariats mutuellement bénéfiques. La réduction des déficits budgétaires et extérieurs ne figure pas explicitement à l'ordre du jour. On pourrait supposer, avec optimisme, que la mise en œuvre réussie de cette stratégie permettrait de corriger progressivement ces déséquilibres, même si le calendrier reste incertain.
En Chine, la stratégie économique continue de mettre l'accent sur la modernisation des capacités industrielles et le renforcement de la R&D, tout en visant à consolider la stabilité macrofinancière. (propriété réductrice‑dette sectorielle, gestion locale‑la dette publique et l’élimination des forces déflationnistes), l’unification du marché intérieur pour freiner le surinvestissement et le renforcement de la contribution de la consommation à la croissance. Cela implique un objectif de croissance revu à la baisse (environ 4,5% au lieu de 5%), une dépendance persistante vis-à-vis des exportations et une dépendance réduite vis-à-vis des importations. À l'instar des États-Unis, la Chine cherche à renforcer son autonomie technologique et industrielle, y compris dans le domaine militaire (ce qui est déjà le cas aux États-Unis). Cela laisse penser que son excédent extérieur restera important.
Il n'y a rien de répréhensible à ce que des pays cherchent à acquérir une maîtrise technologique, une puissance industrielle et une plus grande compétitivité. Mais pour que le système mondial fonctionne, le principe du ‘ chacun pour soi ’ ne peut pas être la règle dominante. Les échanges internationaux doivent rester aussi proches que possible d'une situation gagnante‑processus de victoire. Subordonner l'économie à la sécurité nationale conduit à des pénuries‑restructuration de la chaîne, découplage et risque‑stratégies de réduction. L'efficacité en pâtit. C'est de plus en plus le cas pour les États-Unis et la Chine, dont la rivalité pousse les deux pays à supporter des coûts supplémentaires afin de réduire leur dépendance réciproque. Les conséquences ne sont pas bilatérales, mais mondiales. Compte tenu de leur poids dans les affaires mondiales (tant sur le plan économique que politique), les tensions autour de tout foyer de crise géopolitique dans lequel ces deux puissances ont des intérêts amplifient l'instabilité à l'échelle mondiale. Et aujourd'hui, ces foyers de crise se multiplient.
Les dirigeants politiques des deux camps sont conscients de ce danger. Des efforts sont déployés pour apaiser les tensions, que ce soit par le biais des exportations‑décisions en matière d'octroi de licences ou d'ajustements tarifaires. Mais un Un monde dans lequel les grandes puissances font passer leurs intérêts particuliers avant une compréhension globale des implications plus larges de leurs décisions risque d'engendrer des situations insolubles.. N'est-ce pas précisément le risque auquel nous sommes tous confrontés aujourd'hui ?
Hervé Goulletquer, conseiller économique principal, Accuracy