La crise et ses suites

La crise que nous vivons depuis près d'un an et demi n'a pas d'équivalent dans l'histoire moderne. Ce n'est ni une crise cyclique classique, ni une réplique de la grande crise financière de 2008. Il serait donc dangereux de penser que nous en sortons de la même manière que les crises précédentes.

Que voyons-nous ? Deux mots permettent d'approfondir l'analyse.

Le premier est le "contraste". Ce n'est bien sûr pas la première fois qu'une crise économique affecte certaines zones géographiques plus sévèrement que d'autres, en particulier, dans ce cas, l'Europe plus que l'Extrême-Orient. Cependant, c'est la première fois que l'on observe une telle diversité dans l'impact sur les différents secteurs économiques. Ainsi, certains secteurs touchés mettront plusieurs années à retrouver leur situation de 2019, comme le transport aérien ou le tourisme par exemple. A l'inverse, d'autres secteurs ont profité de la crise, comme les activités en ligne (e-commerce, services de streaming, jeux vidéo), ou ont servi de "valeurs sûres", comme le luxe.

Le deuxième mot est sans aucun doute "incertitude". Compte tenu du contexte géopolitique tendu et des injections de capitaux sans précédent dans l'économie, l'éclaircie actuelle peut déboucher à relativement court terme sur une nouvelle crise plus classique, d'autant plus dangereuse que les plaies récentes n'auront pas cicatrisé.

En tant que conseillers d'innombrables acteurs économiques à travers le monde, nous observons une dé-corrélation sans précédent entre certaines situations de marché et l'état général de l'économie. D'une part, le marché des fusions et acquisitions, dopé par un niveau de liquidité inégalé, a rarement - voire jamais - connu une telle exubérance tant au niveau des volumes que des prix, et ce bien avant l'apparition de la crise. D'autre part, le marché des restructurations d'entreprises est également très actif, porté notamment par les renégociations bancaires pour certains secteurs en difficulté.

Ce paradoxe n'existe qu'en apparence : compte tenu des éléments mentionnés ci-dessus, il est possible et tout à fait naturel d'observer ces deux tendances en même temps.

Dans ce contexte, nous pensons que, plus que jamais, les acteurs financiers et économiques doivent éviter les comportements moutonniers et analyser chaque situation de manière individualisée et sur mesure.

Les cas les plus intéressants à considérer sont certainement les secteurs qui connaissent des évolutions à la fois positives et négatives. Le secteur de l'immobilier est particulièrement pertinent car il connaît des changements profonds et durables, combinés aux effets de la dernière crise. Prenons deux sous-secteurs représentatifs : le commerce de détail et l'immobilier de bureau.

Le premier est depuis longtemps affecté par le développement fort et continu du commerce électronique, phénomène qui s'est accéléré en 2020 sous l'effet du lockdown et de la fermeture de nombreux centres commerciaux, au point que la valeur de l'immobilier commercial à la fin de l'année dernière était à un niveau historiquement bas. Notre conviction de longue date est que cette chute des valeurs était excessive, caractéristique du comportement moutonnier évoqué plus haut et inadaptée à l'économie moderne. Les centres bien situés, bien gérés et bien équipés resteront des acteurs majeurs du commerce de détail. Il est heureux que, depuis quelques semaines, d'autres commencent à s'en rendre compte et que les valeurs de ces biens repartent à la hausse.

Le second sous-secteur a bénéficié jusqu'à la crise de 2020 d'une situation favorable, grâce à un décalage structurel entre l'offre et la demande et à des taux d'intérêt réels nuls qui ont fait grimper les valeurs dites "sûres" comme l'immobilier. De plus, la crise a eu jusqu'à présent peu d'impact : pour l'essentiel, les loyers ont continué à être payés et, compte tenu d'une politique monétaire extrêmement accommodante, les taux de capitalisation et donc les valeurs ont peu évolué. Mais ces deux paramètres sont aujourd'hui menacés. L'essor du travail à distance, s'il s'avère durable et significatif (plus d'un ou deux jours par semaine), aura inévitablement des conséquences considérables sur le nombre de mètres carrés nécessaires à l'espace de bureau ainsi que sur sa localisation. Tous ces impacts ne seront pas nécessairement négatifs : s'il est certain que les grands centres d'affaires comme La Défense ou Canary Wharf souffrent et continueront à souffrir, les quartiers d'affaires centraux pourraient voir leur valeur et leur taux d'occupation continuer à augmenter.

Quant aux paramètres macroéconomiques, et notamment l'inflation, seul un oracle pourrait en prédire l'évolution : la seule chose à faire est de rester vigilant et de se donner les moyens de minimiser la fragilité par des stratégies qui privilégient la flexibilité et l'agilité. A cet égard, il sera essentiel de suivre l'évolution du secteur bancaire, mais ce sera l'objet d'une autre discussion...

 

* "LES MYRTES ONT DES FLEURS QUI PARLENT DES ÉTOILES ET C'EST DE MA DOULEUR QUE LE JOUR EST FAIT LA MER EST PLUS PROFONDE ET LA VOILE PLUS BLANCHE ET PLUS LE MAL EST AMER PLUS LE BIEN EST MERVEILLEUX".

LOUIS ARAGON
"LA GUERRE ET CE QUI S'ENSUIVIT" (EXTRAIT DU ROMAN INACHEVÉ)


Nicolas Barsalou - Associé - Accuracy
Accuracy Talks Straight #2 - Un partenaire, un point de vue