Nous sortons d'une crise, mais vers quoi nous dirigeons-nous ?

C'est ce que nous ressentons actuellement : un entre-deux pas très confortable, et nous ne savons pas où il nous mènera. Le nouveau monde n'arrive pas et l'ancien monde ne revient pas, même si, comme les personnages de La Peste de Camus, nous reprenons allègrement, voire inconsciemment, nos vieilles habitudes dès que la tempête est passée. Mais en même temps, nous savons que quelque chose a changé, que cette crise a été, au sens propre, une "expérience", mot dont l'étymologie signifie "hors du péril" (du latin ex-periri). En effet, sortir d'une crise, c'est toujours s'en sortir et en tirer une leçon. L'épreuve nous transforme inévitablement.

Mais quelle serait la "bonne" façon de sortir d'une crise ? Une manière qui consisterait à sortir par le haut et non par le bas ? Pour le philosophe Georges Canguilhem, "la santé se mesure à une certaine capacité de surmonter les crises organiques et d'établir un nouvel ordre physiologique, différent de l'ancien. La santé, c'est le luxe de pouvoir tomber malade et de se rétablir".

Surmonter une crise, c'est inventer un nouveau mode de vie pour s'adapter à une situation inédite. En effet, la santé est la capacité à créer de nouveaux modes de vie, alors que la maladie peut être perçue comme une incapacité à innover. Il faut également se méfier de toute la sémantique qui suggère un retour au même ou la simple conclusion d'un certain état : "redémarrage", "reprise", "retour à la normale", "levée de l'enfermement".

Inventer, créer... c'est ce qui nous sortira véritablement et vitalement de la crise. Comme le disait un autre philosophe, Bruno Latour, dès le premier huis clos, "si nous ne profitons pas de cette situation inouïe pour changer, c'est une crise gâchée". C'est pourquoi il faut aussi voir cette période de sortie de crise comme une occasion de sortir de nos bulles mentales et de laisser nos préjugés derrière nous. Et n'oublions pas de nous interroger sur le sens de nos décisions : pourquoi voulons-nous changer ? Dans quelle nouvelle ère voulons-nous entrer, sachant que d'autres crises nous attendent ? Plus le brouillard est épais, plus nos phares doivent briller fort et loin.

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1 "La crise consiste précisément dans le fait que l'ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître ; dans cet interrègne apparaît une grande variété de symptômes morbides. Antonio Gramsci, Cahiers de prison (écrits entre 1929 et 1935).

2 "Pour l'instant, il voulait se comporter comme tous ceux qui l'entouraient, qui croyaient, ou faisaient croire, que la peste peut aller et venir sans rien changer au cœur des hommes." Albert Camus, La Peste (1947).

3 Georges Canguilhem, "Du normal et du pathologique", in. Connaissance de la vie (2008).

4 Le Grand Entretien, France Inter, 3 avril 2020.


Sophie Chassat, philosophe - Associée - Wemean
Accuracy Talks Straight #2 - Le coin culturel