Déconstruire la construction

La construction commence toujours par la conviction. La conviction que les matériaux sont solides, que les usages sont immuables, que le monde que nous concevons est stable et fait pour durer. Pourtant, le secteur du bâtiment, symbole de notre maîtrise de l’espace et du temps, est aujourd’hui appelé à remettre en question non seulement ses méthodes techniques, mais aussi ses fondements culturels. Bien plus qu’une simple transition, elle fait actuellement l'objet d'un processus de déconstruction.

La première conviction à s'effriter est celle de l'irréversibilité. Pendant des décennies, construire a signifié définir : les formes, les fonctions, les flux. L’urgence climatique nous a brutalement rappelé le poids matériel de l’environnement bâti, le secteur de la construction et du bâtiment représentant près de 34% des émissions mondiales de CO₂ et 32% de la consommation énergétique mondiale.¹

Il n'est plus acceptable de construire sans tenir compte du cycle de vie, de la réversibilité ou du démantèlement éventuel d'un ouvrage. L'avenir du bâtiment ne se résume pas à une simple question de normes. Il nécessite un changement de perspective, afin que les bâtiments cessent d'être un résultat pour devenir une étape d'un processus.

Nous devons également démystifier le mythe du progrès linéaire dicté par la logique du ‘ toujours plus ’ : Plus haut, plus vite, plus grand. L'historien de l'architecture Sigfried Giedion a fait remarquer que chaque révolution technique transforme notre façon d'habiter le monde.²

Aujourd'hui, cette transformation s'opère sous la pression, face aux contraintes liées aux ressources et à la pénurie de main-d'œuvre qualifiée. Au-delà d'un simple gain d'efficacité, des pratiques telles que le BIM, la préfabrication et l'industrialisation hors chantier modifient profondément la relation entre la conception, l'exécution et la responsabilité. 

Le chantier commence à prendre forme un espace dédié à la coordination cognitive autant que pour l'assemblage des pièces.

Enfin, nous devons remettre en question l’image héroïque du bâtisseur. Là où l’on célébrait autrefois les œuvres monumentales, c’est désormais la sobriété constructive qui s’impose. Cela peut parfois être vécu comme une perte, mais cela est susceptible de devenir une nouvelle source de valeur et de sens.

Comme l'écrit le philosophe Bruno Latour, Il ne s'agit plus de ‘ moderniser ’ le monde, mais d'apprendre à y ‘ prendre ses marques ’.³

Déconstruire la construction ne signifie pas l'affaiblir : cela signifie renoncer à certaines certitudes afin de mieux façonner nos modes de vie, nos déplacements et nos interactions. Le véritable chantier pourrait bien être celui de nos propres représentations.

[1‘ Rapport sur la situation mondiale des bâtiments et de la construction 2024/2025 ’, Programme des Nations Unies pour l'environnement 
[2] ‘ Espace, temps et architecture ’, Sigfried Giedion, Harvard University Press, 2009 
[3] ’ Où atterrir ? Comment s’orienter en politique », Bruno Latour, Éditions La Découverte, 2017

Sophie Chassat - Associée, Accuracy
« L'exactitude, ça ne s'invente pas » #15 – Le coin culturel