Les partenariats industriels sino-européens se concrétisent à un moment où Les relations de pouvoir dans le secteur industriel sont en pleine mutation. Loin de se limiter à la logique de la coopération économique, elles servent de plus en plus à des instruments permettant de structurer le pouvoir technologique, normatif et décisionnel.
Cette évolution reflète une transformation des fondements de la souveraineté industrielle. Aujourd’hui, cette souveraineté repose sur maîtrise des architectures écosystémiques dont dépendent l'innovation, l'investissement et l'accès au marché : interfaces, normes, plateformes et flux de connaissances.
Dans ce contexte, les partenariats jouent le rôle de mécanismes de détermination de la trajectoire. Elles permettent un renforcement progressif des capacités au sein de systèmes complexes grâce à l'apprentissage collaboratif, à l'intégration au sein d'un écosystème et à un accès privilégié aux processus architecturaux. Ces dynamiques facilitent l'acquisition de compétences essentielles liées à l'orchestration de la chaîne de valeur et la définition des références technologiques.
La normalisation joue un rôle central. En définissant des interfaces, des protocoles et des critères de conformité, elle oriente le développement industriel et enferme les choix technologiques dans des cadres durables. Lorsqu'elles sont associées à des plateformes technologiques, les normes s'intègrent dans les environnements logiciels, les interfaces et les outils de développement communs utilisés par tous les acteurs, structurant ainsi l'écosystème et rendant les dépendances difficiles à inverser.
Ces mécanismes entraînent des effets cumulatifs.
Les dépendances apparaissent progressivement, à travers une succession de décisions rationnelles au niveau local, sans transfert de contrôle apparent. Tant que les emplois et les investissements sont préservés, le risque stratégique reste largement invisible. Cependant, une fois que les architectures sont stabilisées, la réversibilité se trouve fortement limitée.
L'Europe est donc exposée au risque de en perdant sa capacité d'organisation industrielle. Elle peut conserver ses capacités de production tout en perdant progressivement le contrôle des cadres technologiques et normatifs qui déterminent son évolution. Ce décalage croissant entre la production et la prise de décision est au cœur de la souveraineté industrielle contemporaine.
Le défi réside donc dans la capacité de l'Europe à formuler une doctrine en matière de partenariats stratégiques. Cela implique de considérer les alliances comme engagements en matière de souveraineté; réguler les flux d'apprentissage et les flux architecturaux ; renforcer les capacités normatives liées aux plateformes de référence ; et inscrire l'accès au marché européen dans une logique de réciprocité stratégique.
L'Europe dispose toujours d'atouts considérables : capital technologique, profondeur industrielle, capacité réglementaire et puissance sur les marchés. Sa capacité à les mobiliser dépendra de son aptitude à gérer ses alliances et à maîtriser les orientations industrielles qu’elles contribuent à façonner.
Du partenariat industriel à l'instrument de pouvoir
Les alliances sino-européennes sont souvent présentées comme des réponses pragmatiques aux contraintes liées à l’électrification, à la hausse des coûts technologiques et à la fragmentation des marchés mondiaux. Investissements partagés, accès réciproque aux marchés et accélération de l’innovation : Le discours dominant reste celui d'une coopération rationnelle entre les entreprises confrontées à une rupture technologique majeure.
Pourtant, cette analyse est incomplète – et sans doute trompeuse. Derrière le discours consensuel sur le partenariat se cache une reconfiguration plus profonde des rapports de force au sein du monde industriel. Les alliances, les participations croisées et les coentreprises ne sont plus seulement des outils d’optimisation économique ; elles sont devenues vecteurs structurants du pouvoir, capable de modifier durablement les centres de gravité technologiques, normatifs et décisionnels.
La stratégie de la Chine se distingue par la cohérence systémique de ses dispositifs. Chaque partenariat est conçu comme un élément constitutif d'une architecture plus large : apprentissage accéléré, intégration dans les écosystèmes européens, la diffusion normative et la construction progressive de dépendances industrielles. Pris isolément, ces accords semblent équilibrés ; mais cumulés au fil du temps, ils redéfinissent discrètement les hiérarchies industrielles.
Pour l'Europe, les enjeux vont bien au-delà des performances économiques à court terme. Ils concernent le contrôle des orientations technologiques, la gouvernance des plateformes industrielles et la capacité à rester un acteur qui fixe les règles plutôt qu'un simple exécutant. Cet article examine donc Les partenariats sino-européens ne sont pas considérés comme des accords conditionnels, mais comme des instruments de redéfinition des rapports de force, et l'ouvrage esquisse les fondements d'une doctrine de souveraineté industrielle adaptée à ce nouveau contexte.
Des partenariats transactionnels aux partenariats stratégiques
1. Les partenariats en tant qu'instruments de pouvoir
À mesure que les chaînes de valeur gagnent en complexité, que les architectures se numérisent davantage et que les normes déterminent de plus en plus l’accès au marché, les partenariats industriels sont devenus un un vecteur clé dans la redéfinition de la souveraineté¹.
Cela est particulièrement évident dans le secteur automobile, qui se situe à la croisée de électrification, logiciels embarqués, données et plateformes. L'industrie automobile est ainsi devenue un enjeu stratégique, au cœur duquel se concentrent les questions de sécurité économique, de maîtrise technologique et de positionnement normatif au sein d'un système international fragmenté.
La question qui se pose donc n'est plus de savoir si l'Europe doit coopérer avec la Chine, mais Dans quelles conditions une telle coopération préserve-t-elle ou compromet-elle la capacité de l'Europe à maîtriser ses orientations industrielles ?.
2. De la concurrence commerciale à la rivalité systémique
L'approche de la Chine vis-à-vis du secteur automobile européen s'est transformée : alors qu'auparavant, elle suivait une logique d'expansion axée sur les exportations ou d'investissements opportunistes, elle fait désormais partie de une politique industrielle à long terme visant à consolider des positions architecturales, à exercer une influence normative et à contrôler les plateformes. Les partenariats jouent un rôle central, en permettant l’accès à des écosystèmes, l’apprentissage organisationnel et une intégration progressive dans des chaînes de valeur stratégiques.
Cette dynamique correspond parfaitement à ce que le La Commission européenne parle de “ sécurité économique »”². Outre la compétitivité, cette question englobe désormais la capacité des économies avancées à conserver le contrôle des actifs technologiques stratégiques dans un contexte de rivalité géoéconomique croissante.
Cette asymétrie est structurelle. Les entreprises chinoises agissent dans le cadre d'une stratégie intégrée soutenue par l'État, en combinant politique industrielle, diplomatie normative et soutien financier. En revanche, les entreprises européennes ont encore tendance à aborder ces alliances sous un angle essentiellement commercial et opérationnel.
3. La souveraineté industrielle : un problème de trajectoire
Le risque principal ne réside pas dans une perte soudaine d'actifs, mais dans le glissement progressif du pouvoir architectural. La souveraineté industrielle ne consiste donc pas tant à posséder des installations de production qu’à définir des références technologiques, à structurer des écosystèmes et à orienter les trajectoires d’innovation.
Cela marque un changement profond. Alors que les stratégies classiques mettaient l'accent sur la délocalisation industrielle et la détention d'actifs, La logique actuelle privilégie l'orchestration des écosystèmes et l'alignement technologique autour des cadres de référence dominants.
Les alliances deviennent ainsi des mécanismes qui déterminent la trajectoire à suivre. Elles peuvent soit consolider une autonomie stratégique durable, soit organiser discrètement une dépendance fonctionnelle sans qu’il y ait de transfert visible de contrôle. Cette ambivalence est au cœur du dilemme européen. Les travaux de recherche de l'OCDE³ et de Bruegel⁴ aboutissent à une conclusion essentielle : Ces dépendances découlent rarement de choix stratégiques explicites. Elles résultent plutôt de l'effet cumulatif de décisions rationnelles au niveau local, prises sans évaluation globale de leurs conséquences systémiques.
Apprentissage accéléré et transfert de compétences
1. De l'apprentissage technique aux trajectoires de dépendance
L'apprentissage en milieu industriel est souvent présenté comme un processus neutre : partage des compétences, diffusion des meilleures pratiques, maturation organisationnelle. Ce point de vue est trompeur. Dans les secteurs caractérisés par des systèmes complexes, l'apprentissage constitue la première étape d'une trajectoire de dépendance stratégique.
L'enjeu des partenariats sino-européens va bien au-delà du simple transfert de compétences. Il s'agit de la capacité à intégrer des systèmes hétérogènes, à définir des références architecturales et à orchestrer des chaînes de valeur complexes – c'est précisément là que réside la souveraineté industrielle moderne.
L'apprentissage devient ainsi un mécanisme de captation progressive. Chaque projet commun, chaque plateforme partagée ou chaque processus de validation conçu conjointement rapproche l'écosystème d'un point de basculement, où l'autonomie formelle subsiste mais où la dépendance fonctionnelle est déjà ancrée.
2. Le pouvoir architectural en tant que souveraineté fondamentale
Dans l'industrie automobile d'aujourd'hui, la valeur stratégique réside dans les architectures, alors qu'auparavant elle provenait des composants⁵ : La maîtrise des interfaces, des protocoles, des cadres de validation et des environnements logiciels confère un pouvoir de structuration sur l'écosystème, en orientant l'innovation, en canalisant les investissements et en fixant les orientations technologiques.
La stratégie de la Chine consiste à accéder à ce cœur architectural par le biais de l'apprentissage conjoint⁶. En participant aux processus d'intégration européenne, les entreprises chinoises s'approprient les pratiques organisationnelles et les cadres de gouvernance nécessaires à la gestion de systèmes complexes. Ces capacités sont ensuite réutilisées au sein de leurs propres plateformes, générant ainsi une convergence asymétrique⁷.
La leçon à tirer des travaux de recherche sur les plateformes et les capacités dynamiques est claire : un avantage concurrentiel durable ne résulte pas d'une innovation isolée, mais de la capacité à structurer des écosystèmes entiers.
3. Accumulation invisible et irréversibilité politique
L'aspect le plus insidieux de ces mécanismes réside dans leur invisibilité politique. Chaque partenariat semble gérable ; chaque transfert, marginal. Pourtant, leur cumul produit de puissants effets cumulatifs. Loin d'être le fruit d'une décision formelle, les dépendances émergent de la somme de choix qui, pris isolément, sont rationnels, mais qui, combinés, ont un effet déstabilisateur.
Cette dynamique soulève un enjeu politique majeur. Tant que l'emploi est préservé et que les investissements restent visibles, aucune alerte stratégique ne se déclenche. Cependant, une fois que les architectures dominantes sont bien ancrées et que les compétences essentielles ont changé de mains, la réversibilité devient d'un coût prohibitif. La dépendance est alors un fait accompli.
Des analyses récentes de l'OCDE⁸ et du MIT⁹ portant sur les chaînes de valeur complexes ont démontré que ces effets de transmission constituent l'un des principaux mécanismes en raison de la perte de souveraineté technologique dans les industries de pointe.
En résumé, la souveraineté industrielle se perd par le déplacement progressif du pouvoir architectural, et non par des rachats d'entreprises ou la délocalisation.
Il est essentiel de bien comprendre ce mécanisme. Car c'est à ce stade – alors que la situation est encore réversible – que se joue en grande partie la capacité de l'Europe à garder le contrôle de son évolution industrielle.
Les normes, instruments de verrouillage du marché et de pouvoir industriel
En définissant des interfaces, des protocoles et des critères de conformité, les normes orientent le développement industriel et canalisent les investissements vers des technologies compatibles, souvent bien avant que des décisions réglementaires ne soient prises. Ce faisant, elles ancrent les choix technologiques dans des cadres durables et font office de mécanismes précoces de verrouillage.
L'électrification et la numérisation des véhicules ont donné lieu à une nouvelle vague d'élaboration de normes. Connectivité entre les véhicules et les infrastructures, normes relatives aux batteries et à la recharge, architectures logicielles et gouvernance des données définissent aujourd'hui les architectures de demain.
La Chine s’est très tôt engagée dans cette voie, en articulant sa politique industrielle, sa diplomatie normative et sa stratégie technologique. En effet, le programme « Normes chinoises 2035 » vise explicitement à ancrer les normes d’origine chinoise au cœur des architectures mondiales¹⁰. Dans le secteur automobile, cette stratégie est systématiquement mise en œuvre dans trois domaines clés : connectivité des véhicules, infrastructures et normes relatives aux batteries ¹¹,¹².
La participation active au sein des organismes internationaux de normalisation (ISO¹³, CEI et WP.29¹⁴) permet aux acteurs chinois d'influencer la définition des références techniques dès leur élaboration.
Figure 1 : Nombre de membres et de responsables du secrétariat au sein des comités techniques de l'ISO, par pays, au 31 mars 2025¹⁵
Source : Compilation réalisée par les auteurs à partir des données fournies par les comités techniques de l'ISO. Voir : ISO, « Métadonnées des comités techniques de l'ISO », mai 2025
En s'appuyant sur des partenariats et des coentreprises avec l'Europe Plutôt que d’imposer purement et simplement des normes propriétaires, la Chine met en œuvre une stratégie visant à une convergence progressive, visant à harmoniser les interfaces et les protocoles avec des solutions compatibles avec les plateformes chinoises. Une fois que les architectures se sont stabilisées, les coûts de changement deviennent prohibitifs¹⁶.
Ce mécanisme a déjà été observé dans d'autres secteurs stratégiques, notamment celui des semi-conducteurs¹⁷ et des infrastructures numériques¹⁸. La leçon à en tirer est toujours la même : la dépendance résulte rarement de chocs, mais plutôt d'une succession de décisions rationnelles et progressives prises sans vision systémique.
Figure 2 : Nombre de membres et de responsables du secrétariat au sein des comités techniques de l'ISO, par pays, au 31 mars 2025¹⁹
Source : Centre d'études sur les États-Unis, « Les organismes de normalisation à l'ère de la concurrence stratégique », décembre 2024
Pour l'Europe, le choix est sans appel. Soit elle reste une responsable de la définition des règles dans les cadres technologiques, ou bien cela devient un candidat aux examens standardisés, en intégrant des plateformes et des trajectoires qu’elle ne contrôle plus.
La normalisation est ainsi devenue l'un des enjeux décisifs de la souveraineté industrielle du XXIe siècle.
Le risque pour l'Europe est la perte progressive de sa capacité à définir son propre programme. En s'appuyant sur des plateformes et des environnements logiciels conçus ailleurs, l'Europe réduit sa capacité à tracer sa propre voie en matière d'innovation. La souveraineté ne réside plus dans les composants individuels, mais dans le contrôle des cadres au sein desquels l'innovation se déroule.
Pour l'industrie automobile européenne, le défi consiste donc moins à éviter toute forme de coopération qu'à empêcher la mise en place irréversible de dépendances structurées.
Risques systémiques liés à la dépendance organisée
1. Érosion des capacités d'orchestration industrielle
Le premier risque – qui reste encore largement sous-estimé – est celui de l'érosion de la capacité de l'Europe à coordonner ses activités industrielles. Contrairement aux dynamiques d’apprentissage évoquées précédemment, ce phénomène s’opère à un niveau macroéconomique et politique. Son caractère trompeur est au cœur même de sa dangerosité. Les investissements restent visibles, l’emploi est préservé et la transition semble gérable. Pourtant, la valeur stratégique se déplace progressivement vers des actifs incorporels qui échappent au regard du public : logiciels, données, propriété intellectuelle, normes techniques, marques et, surtout, gouvernance des plateformes. Ce sont ces niveaux qui concentrent désormais le pouvoir d'orienter les choix industriels à long terme et la compétitivité nationale²º.
Dans les économies avancées, la valeur industrielle s'oriente de plus en plus vers les actifs incorporels : logiciels, données, conception, image de marque et capital organisationnel. Entre 2023 et 2024, Les investissements mondiaux dans les actifs incorporels ont augmenté d'environ 3%, contre une croissance d'à peine 1% pour les investissements dans les actifs corporels.
Depuis 2008, les investissements dans les immobilisations incorporelles a connu une croissance 3,7 fois plus rapide que les investissements en capital physique, qui représentent aujourd’hui environ 13,61 TP3T du PIB mondial, contre 111 TP3T pour les actifs corporels.
La Chine illustre particulièrement bien cette évolution. En 2024, elle se classait premier au monde en matière d'invention brevets dans le domaine de “ l’économie numérique de base ”, avec plus de 500 000 brevets délivrés, soit une hausse de 23,11 TP3T par rapport à l’année précédente, qui dépasse de loin la croissance moyenne mondiale. Plus impressionnant encore, la Chine détient désormais près de 60% des brevets mondiaux liés à l’IA, ce qui témoigne de son engagement à développer les fondements stratégiques de l’économie numérique²¹,²². Ces chiffres reflètent l'ampleur des activités de R&D en Chine, ainsi qu’une attention particulière portée aux dimensions immatérielles qui structurent de plus en plus la puissance industrielle.
À mesure que l'Europe intègre des architectures, des plateformes et des références technologiques conçues ailleurs, elle risque de préserver ses capacités de production tout en perdant progressivement le contrôle de ses voies d'innovation. Plutôt qu'une désindustrialisation, le risque est celui d'une relégation : L'Europe devient un intégrateur de systèmes très performant, à la fois compétitif mais structurellement dépendant et incapable de définir ses propres architectures de référence.
2. Interdépendances et vulnérabilités géopolitiques latentes
Au fil du temps, ces dépendances industrielles engendrent des vulnérabilités géopolitiques latentes.
Le contrôle des environnements logiciels, des cycles de mise à jour, des interfaces critiques et des flux de données stratégiques offre des vecteurs d'influence indirecte qui sont encore largement absents des analyses traditionnelles en matière de sécurité économique.
À une époque où la concurrence technologique s'intensifie, la frontière entre coopération et exposition systémique devient dangereusement ténue. Les événements récents liés aux chaînes d'approvisionnement stratégiques et aux dépendances numériques ont montré à quel point des actifs autrefois considérés comme purement industriels peuvent rapidement devenir des leviers politiques²³.
C'est le caractère cumulatif de ces dépendances qui les rend particulièrement problématiques. Pris isolément, chaque partenariat semble gérable ; chaque intégration de plateforme ou accord de partage de données semble maîtrisé. Dans l'ensemble, cependant, l'accumulation des dépendances – entre les plateformes, les normes, les données et la maintenance – crée un effet de seuil. Au-delà d'un certain seuil, la réversibilité disparaît.
Vers une doctrine européenne des partenariats stratégiques
1. Reconsidérer les alliances comme des instruments de souveraineté
La première exigence est d'ordre conceptuel. Toute alliance industrielle structurante doit désormais être considérée comme une engagement en matière de souveraineté. Dans un contexte de rivalité technologique accrue, les partenariats ne peuvent plus être évalués uniquement en termes de gains économiques à court terme ou de synergies opérationnelles. Ils doivent plutôt être analysés comme des vecteurs de trajectoire : quelles formes de dépendance créent-ils ? Quels actifs critiques exposent-ils ? Quelles capacités stratégiques mobilisent-ils ou abandonnent-ils sur un horizon de dix à quinze ans ?
Ce recadrage implique un changement de méthode. Chaque partenariat d'importance stratégique devrait faire l'objet d'une évaluation ex ante consolidée, allant bien au-delà des flux financiers pour intégrer transfert de connaissances et de compétences, l'accès à couches et plateformes architecturales, dispositifs de gouvernance des donnéeset implications sur le plan normatif et en matière d'élaboration de normes. Loin de restreindre la coopération, l'objectif est de l'inscrire dans une dynamique maîtrisée de souveraineté industrielle.
Cette approche se reflète de plus en plus dans la réflexion européenne sur l'autonomie stratégique. Le Parlement européen a explicitement souligné que Les partenariats technologiques peuvent constituer des vecteurs de dépendance structurelle et nécessitent donc une évaluation systématique des risques dans la perspective de l'autonomie à long terme²⁴. Les recherches sur la souveraineté numérique aboutissent à une conclusion similaire : les alliances industrielles d’aujourd’hui ne sont pas de simples accords de coopération, mais des instruments politiques qui façonnent l’interdépendance et projettent le pouvoir²⁵.
2. Gérer activement les flux d'apprentissage et les flux architecturaux
La protection doit passer d'une approche purement défensive à une approche stratégique. Aujourd'hui, la souveraineté repose davantage sur la coordination que sur l'interdiction. Cela implique de recenser les compétences essentielles, d’identifier les couches architecturales sensibles et de réguler activement l’accès aux plateformes structurantes. Dans ce contexte, Tout partenariat industriel doit donc être considéré comme un mécanisme susceptible de créer une dépendance. ou, en fait, une limitation.
La gouvernance des partenariats devrait aborder explicitement les clauses dynamiques relatives à la propriété intellectuelle, la localisation des données, le contrôle des environnements logiciels, la supervision de l'apprentissage organisationnel et l'accès aux couches critiques de l'intégration des systèmes. De tels mécanismes existent déjà sous une forme embryonnaire au sein de la boîte à outils émergente de l'Europe en matière de sécurité économique et de contrôle des investissements²⁶. TCes efforts doivent désormais être étendus à la coopération industrielle, qui reste largement en dehors du champ d'application d'une doctrine stratégique européenne explicite.
3. Renforcer le pouvoir normatif et les capacités axées sur les plateformes
Pour réaffirmer son influence dans le domaine de la normalisation, il faut un investissement soutenu dans les instances normatives, une coordination étroite entre le secteur privé et les pouvoirs publics, ainsi qu’une présence européenne systématique au sein des comités techniques internationaux. Les expériences passées constituent des avertissements clairs. Dans le domaine des semi-conducteurs, Le retard pris par l'Europe dans la mise en place d'architectures stratégiques a permis à des normes dominantes de s'imposer ailleurs, la rendant ainsi dépendante de chaînes de valeur qu'elle ne contrôle que partiellement. Dans le domaine des technologies numériques, L'absence de systèmes d'exploitation et de plateformes cloud souverains a ancré une dépendance structurelle vis-à-vis d'architectures non européennes.
La leçon à en tirer est claire : Le pouvoir normatif ne peut exister sans le pouvoir des plateformes. Les normes gagnent en influence lorsqu’elles s’appuient sur des solutions technologiques solides qui structurent les écosystèmes, orientent les voies d’innovation et accélèrent leur adoption par le marché.
La gouvernance des partenariats doit inclure des clauses relatives à la propriété intellectuelle, la localisation des données et le contrôle des environnements logiciels, ainsi que la supervision des transferts organisationnels et l'accès aux couches critiques. La souveraineté ne réside pas dans le capital, mais dans le contrôle des flux de connaissances, des interfaces et des normes. Cette interaction entre les normes et les plateformes constitue un levier stratégique pour orienter les trajectoires technologiques et renforcer la compétitivité européenne.
4. Mise en place d'une doctrine de réciprocité stratégique
L'ouverture des marchés européens doit être repensée comme un levier de négociation stratégique. La réciprocité a longtemps été appréhendée sous l’angle des balances commerciales, où il était possible d’ajuster les droits de douane ou les volumes d’investissement. Face à une puissance hostile, agir de manière réciproque revenait à opter pour l’isolement. Ce cadre apparaît désormais limité et inadéquat dans un environnement marqué par les dépendances technologiques et les structures industrielles.
Dans une économie structurée par de telles dépendances et un tel contrôle architectural, la réciprocité signifie subordonner l'accès au marché européen à des engagements vérifiables : des transferts de technologies équilibrés, le respect des cadres normatifs européens et l'accès réciproque aux infrastructures stratégiques. Dans un environnement international fragmenté, l'ouverture inconditionnelle devient une vulnérabilité structurelle. Cette analyse va dans le sens des conclusions du Rapport Draghi, qui souligne la nécessité d’une approche européenne cohérente pour préserver la compétitivité et l’autonomie stratégique²⁷. L’Europe dispose déjà d’instruments sous-utilisés : le règlement sur les subventions étrangères, les mécanismes de contrôle des investissements et les nouveaux outils de lutte contre la coercition. Le défi consiste à coordonner leur utilisation et à les intégrer dans une doctrine stratégique cohérente.
Une doctrine européenne de réciprocité stratégique nécessite une coordination efficace entre des acteurs qui sont actuellement dispersés. La Commission européenne (DG TRADE, DG COMP, DG GROW) gère les instruments relatifs au commerce et à la concurrence ; les États membres supervisent la politique industrielle et le contrôle des investissements ; les autorités de régulation et les agences sectorielles possèdent des connaissances technologiques approfondies ; seules les entreprises maîtrisent les réalités opérationnelles des partenariats.
Pourtant, ces différents niveaux fonctionnent encore largement en silos. Chacun n'a une vision partielle du risque, ce qui empêche l'émergence d'une évaluation commune et prospective des évolutions en matière de dépendance.
La mise en place d'une réciprocité stratégique nécessite donc des mécanismes d'évaluation communs, capables d'intégrer ces perspectives et d'anticiper les effets à moyen et long terme. À ce stade, la coordination cesse d'être abstraite et devient une condition opérationnelle de la souveraineté.
L'Europe dispose toujours d'atouts majeurs : le capital technologique, la profondeur industrielle, l'influence réglementaire et le pouvoir de marché. En se dotant d'une doctrine explicite en matière de partenariats stratégiques, elle pourra non seulement limiter les dépendances émergentes, mais aussi retrouver sa capacité à dicter les règles dans l'industrie automobile du XXIe siècle.
D’un partenariat passif à une souveraineté encadrée
Les partenariats sino-européens ne sont ni neutres ni purement économiques. Ce sont des dispositifs permettant de structurer le pouvoir industriel, capables de remodeler durablement les hiérarchies technologiques et normatives.
Le choix de l'Europe ne se résume pas à un dilemme entre ouverture et fermeture, mais entre passivité et maîtrise. Une économie ouverte dépourvue de doctrine devient un espace d'intégration pour les stratégies d'autrui.
La souveraineté industrielle, qui se mesurait autrefois à l'aune de la propriété des actifs, se mesure désormais à la capacité de définir les architectures qui organisent ces actifs. Elle ne se perd pas lors de crises visibles, mais au fil de trajectoires silencieuses.
Si l'Europe ne parvient pas à gérer ses alliances, elle risque de conserver ses capacités de production tout en perdant le contrôle de la manière dont celles-ci sont utilisées. L'Europe continuerait en effet à produire, mais ne prendrait plus les décisions.
Frédéric Recordon – Associé, Accuracy
Alliances, normes et dépendances – Le piège stratégique des partenariats sino-européens