July 2022

Accuracy Talks Straight #5 – Regard sur l’économie

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Hervé Goulletquer
Senior Economic Advisor, Accuracy

Révolution libérale et évolution raisonnable

La récente élection législative française envoie un nouveau message sur le mécontentement des citoyens électeurs dans nombre de pays, concernant l’évolution de leur environnement. Presque 60% des Français inscrits sur les listes électorales ont fait le choix… de ne pas choisir (abstentions et votes blancs ou nuls) et près de 40% de ceux qui ont exprimé une préférence partisane l’ont fait en faveur d’organisations (partis ou réunion de partis) de tradition plutôt contestataire (Le Rassemblement National et la Nouvelle Union Populaire, Ecologique et Sociale).

Si on prend une focale courte, trouver les raisons de ce mélange de pessimisme et de mauvaise humeur, confirmé au demeurant par un repli marqué de la confiance des ménages, n’est pas très compliqué.

La nette accélération des prix et la guerre à la frontière de l’Union Européenne, les deux phénomènes n’étant pas indépendants, en sont les raisons évidentes. Ces bouleversements, dont la gravité n’est pas du tout à minorer (nous allons le voir), s’ajoutent et en fait amplifient un mal-être solidement en place depuis déjà longtemps. Sans remonter inutilement loin en arrière, comment ne pas reconnaître que le monde a enregistré au cours des quinze dernières années toute une série d’évènements qui participent, si ce n’est d’une perte de repères, d’une remise en cause de la façon de percevoir l’environnement dans lequel chacun évolue ? Dressons en une liste, sans forcément chercher à être exhaustif :

• la crise financière (2008),

• le balancement entre des Etats-Unis plutôt en retrait des affaires du monde et une Chine jusqu’à maintenant de plus en plus présente (les nouvelles routes de la soie en 2015) et au milieu une Europe qui se cherche (le Brexit en 2016),

• la réorientation de la politique américaine vis-à-vis de la Chine (méfiance et prise de distance à partir de 2017),

• la remise en cause des frontières de ses voisins par la Russie (2008, 2014 et donc et très récemment en février de cette année),

• la fragilisation des Sociétés (des printemps arabes en 2010 – 2011 aux gilets jaunes français en 2018 et à l’assaut sur le Congrès des Etats-Unis en 2021 ; des mouvement
Black Lives Matter – 2013 – à la crise des réfugiés – 2015 – et aux attentats de Paris – 2015 –),

• la montée de la question environnementale (de l’accident de Fukushima au Japon en 2011 à une prise de conscience plus entière du réchauffement climatique à partir
de 2018, entre autres avec Greta Thunberg),

• une économie qui ne fonctionne pas au bénéfice de tous (les Panama papers en 2016 sur les processus d’évitement de l’impôt), sur fond justement de contraste entre des performances macroéconomiques passables, voire médiocres, et microéconomiques plus étincelantes – cf. PIB, et donc revenus, vs profits des entreprises cotées –),

• une crise épidémique mondiale (la COVID 19) qui pointe la fragilité de chaines de production trop longues et trop complexes (le just in case qui supplanterait le just in time ; avec quelles conséquences économiques ?) et encore plus celle de l’espèce humaine qui aurait abusé de trop de « mère nature »,

• in fine, la question politique et sociale (besoin de protection et partage des richesses) s’impose progressivement dans le débat électoral.

C’est sur ces soubassements déjà fragilisés que les évènements les plus récents (l’inflation et la guerre, pour faire simple) sont ressentis comme des vecteurs possibles de rupture ; un peu comme des catalyseurs éventuels de changements jusqu’alors davantage latents. Cette rupture pourrait être de deux ordres. D’abord et selon une démarche déductive, il y a le risque qu’une sorte de tectonique des plaques, pour reprendre l’expression de Pierre-Olivier Gourinchas, le nouveau Chef-économiste du FMI, se mette en place, « fragmentant le système économique mondial, en blocs distincts, chacun avec sa propre idéologie, son propre système politique, ses propres standards technologiques, ses propres systèmes commerciaux et de paiement et sa propre monnaie de réserve ».

La géographie politique du monde serait profondément transformée, avec la déstabilisation économique qui, au moins dans un premier temps, en découlerait. Ensuite et en fonction d’une approche empirique tirée de l’histoire appliquée (l’Applied History, selon l’expression du monde académique anglo-saxon), il y a ce parallèle qu’il est peut-être tentant de faire entre la situation actuelle et celle ayant prévalu à partir de la seconde moitié des années 70. A l’époque, les ingrédients sont des épisodes de guerre ou de changement de régime au Moyen-Orient et un fort renchérissement des cours du pétrole. La conséquence est double : l’enclenchement d’une spirale inflationniste et un changement de « régulation », à la fois moins interventionniste et keynésienne et plus libérale et « friedmaniènne » : moins d’allant systématique pour l’activisme budgétaire, allègement des réglementations du marché du travail, privatisation d’entreprises publiques et plus grande ouverture aux échanges extérieurs.

Creusons ce deuxième sujet ; au moins essayons. En gardant à l’esprit que, au même titre que corrélation n’est pas raison, parallèle peut être bagatelle ! Par quel cheminement, des causes comparables produiraient certes un changement dans la conduite de l’économie, mais de direction opposée ? N’est-il pas dans l’air du temps de pronostiquer le retour à des politiques économiques plus volontaristes et faisant moins la part belle au « laisser-faire » ? Oui, bien sûr ; mais il faut comprendre que cette aspiration tient plus de la réaction à un cadre général considéré comme dysfonctionnel que de la recherche d’une réponse adaptée à un début d’emballement des prix.

Les opinions publiques (ou ceux qui les influencent) expriment une insatisfaction et considèrent que l’origine du problème à la genèse de celle-ci est à rechercher dans la régulation en cours aujourd’hui. Avec alors la mise en avant d’une attitude qui consiste à plébisciter l’alternative à la logique en cours : adieu Friedman et content de te revoir Keynes !

Il n’empêche que, au-delà de causalités pas toujours bien « ficelées », l’aspiration à un changement d’administration de l’économie demeure. Les maîtres-mots en seraient les suivants : transition énergétique et inclusion. Ce qui signifie : coopération entre pays (oui à la concurrence au sein d’un monde ouvert, mais non à la rivalité stratégique), rapprochement entre les décideurs publics, mais aussi privés, et les différents autres acteurs de la vie économique et sociale (le stakeholding) et retour à une redistribution « normale » des milieux les plus favorisés vers ceux les plus modestes. Pour reprendre les mots de Dani Rodrik, professeur à l’université d’Harvard, « un système économique mondialisé ne peut pas être la fin et les équilibres politiques et sociaux propres à chaque pays, un moyen ; il faut remettre la logique dans le bon sens (revenir en quelque sorte à l’esprit de Bretton Woods) ».

Ainsi, au moins peut-on l’espérer, la « fragmentation du système économique mondial » n’aurait pas lieu et l’inflation serait contenue. Au moins en Occident, l’essentiel des citoyens et des responsables politiques devrait aligner leurs aspirations et leurs efforts dans cette quête. Les entreprises suivraient-elles ? N’ont-elles pas à y perdre, au moins pour les plus grandes d’entre-elles ?

On doit évidemment soulever la difficulté qui peut exister entre la pratique de la mondialisation économique vécue au cours des quelque trente dernières années et les valeurs qui s’imposent maintenant dans la Société. Cela nécessite une adaptation ; mais sans qu’il faille opposer le comportement d’autrefois aux aspirations, très certainement durables, qui sont apparues. En regardant devant (loin devant !), il n’y aura pas de réussite économique dans un monde devenu invivable à cause du climat ou de la politique.

Il est possible ponctuellement de « faire plus d’argent » en optimisant les relations avec les clients, les fournisseurs et les employés ; dans une perspective plus longue, une planète « fonctionnelle » et une Société « apaisée » sont des prérequis qui s’imposent. Peut-être a-t-on trop facilement tendance à opposer frontalement logique de marché aux logiques étatique et sociétale. Sans doute est-il davantage question de positionner au bon endroit le curseur en fonction des changements observés ou pressentis On en est là aujourd’hui et il s’agit bien plus d’évolution que de révolution !

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